dimanche, 11 juin 2006

Cronaca romana XXXIV - Victor, sors de ce corps

J’ai lu lundi matin en une du Metro

Que l’été sera bien, vraiment chaud, vraiment trop.

Ma journée s’est passée à ne pas parvenir

A gérer mes pensées sans avoir à écrire ;

Je suis resté idiot devant mon écran plat,                    5

Embrouillé par les mots que je ne trouvais pas.

J’ai relu des brouillons, corrigé des erreurs

(Avant un marathon, on s’échauffe en douceur)

Et puis rien n’est venu, tout est resté coincé

Au bout de mes doigts nus, au bord de mon clavier.

 

Mes idées et mes vers sont restés inviolés,

Mais je n’ai pas souffert du temps qu’ils m’ont volé :

Mieux vaut, tout bien pesé, avoir trop que trop peu ;

J’aurai beaucoup pensé, et écrit moins copieux.

Un peu avant minuit, j’ai écouté du Glass,               15

Mikael s’est endormi sans que Morphée l’enlace ;

Mes draps m’ont accueilli avec la conviction

Que le ciel a blêmi sur ma sobre affliction,

Et qu’après le sommeil aux angoissants voyages

Je noierai le soleil en noircissant des pages.              20

 

Mardi en déjeunant d’un demi-pamplemousse

J’ai lu un argument d’une banque qui pousse

A la consommation : « Rachetez vos crédits,

Des bons et des actions ! ». Pourtant rien ne prédit,

Ne stipule ou souligne à tous ces braves gens           25

Que cela se termine au surendettement.

En sortant de chez moi sous un ciel orageux

J’y ai pensé je crois (sentiment orgueilleux) :

Suffit-il de compter, de compter même bien

Pour tout vous raconter – tout en alexandrins ?       30

Mais j’ai eu peur aussi des rimes trop faciles

Et de traduire ainsi des humeurs imbéciles ;

Comme cette impression effrayante et légère

De flotter sans raison, que mes pieds battaient l’air,

Que j’avais décollé du sol de mes pensées                  35

Et qu’ainsi isolé, j’aurais pu dépasser

La sensation terrible inquiétant les envieux

Que je suis un fusible entre le ciel et eux.

A ces chagrins esprits j’ai demandé plus tard :

« Vous n’avez pas compris que j’atterris ce soir ? » ;

Et enfin déposé sur le bord de mon lit,

J’ai repris, j’ai osé, le chemin de la nuit.

(Un excès de café peut parfois expliquer

Les rêves que l’on fait, les beaux et compliqués.)

 

Mercredi réveillé sur le seuil de huit heures,               45

J’ai quitté l’oreiller, l’ai laissé de bon cœur,

Puisque c’était ce jour, qu’enfin (sans lésiner !)

On a payé mes cours passé à cuisiner,

Avec tous ces marmots qu’à présent je surveille :

Je punis les gros mots et tire des oreilles.                     50

La récré finissant, rejoint par deux compères,

J’ai laissé les enfants pour me siffler deux bières ;

Je me suis plaint un peu des multiples douleurs

Infligées par les gueux durant la dernière heure.

(Mais mon pied remercie, bénit mia mamma               55

D’avoir dans un colis mis du Baume Aroma.)

 

Jeudi j’étais convié à l’inauguration

D’une plage privée dont j’ai perdu le nom

Mon pied, je le savais, enflé au ligament

Gêna mon arrivée vêtu élégamment :                         60

Adieu chers mocassins à lanière serrée,

Bonsoir nu-pieds de rien bien ouverts, aérés.

La soirée commençait par un concert de jazz

Mais Sandra agacée et Alina bien naze,

Sont parties s’échouer dans une balancelle ;               65

L’air frais – qu’il soit loué !- berça les demoiselles.

 

Quel spectacle charmant dans la douceur du soir,

La lune reflétant sa blancheur dans l’eau noire,

Tandis que des bougies, disposées ça et là,

Ont le sable rougi et mieux guidé les pas                    70

D’Alina éméchée, déjà le teint cireux,

Qui sans se dépêcher (et le regard vitreux)

Tentait de retrouver le chemin des toilettes,

Sans chercher à prouver qu’elle était toujours nette.

 

Un peu plus tard rejoints par quelques autochtones,

Sandra dans le lointain et Alina atone

Se sont laissées convaincre avec moi, je l’avoue,

D’aller boire sans crainte et de finir fin saouls.

Simone, Davide, Andrea et Lele                                  79

Ont eu la même idée : vodka pomme et Bailey’s,

Liqueur de chocolat, eaux de vie, d’autres vins

Nous auront mis bien bas, la tête entre les mains.

Lorsque la nuit finit, il était bien trop tard

Pour rêver à un lit ou se remettre à boire.

Ainsi levés matin (mais quand même un peu mous),

Nous avons pris le train pour retourner chez nous.

 

Vendredi est passé sans trop savoir comment.

J’attendais la soirée assez impatiemment :

Après un restaurant (qui sentait la saucisse)

Je suis allé, content, à Villa Médicis :                             90

Un rien de romantisme avec ce cher Ravel,

Mais aussi l’œuvre Prisme inventée par Jarrell.

Je suis parti déçu par ce qu’il fut donné ;

Bien sûr si j’avais su de quoi il retournait

Bien au fond de mon lit, j’aurais mieux apprécié        95

Un Gaspard de la nuit ; je vous aurais laissé

Vous faire hacher bien fin tout entier le tympan

Grâce à ce qu’il convient d’appeler du boucan ;

Mais que quelques fieffés agités du bocal

Ont osé qualifier d’« Œuvre expérimentale ».            100

 

Samedi a filé comme en plein Sahara,

Laissant les affidés d’un magasin Zara

De mon être abuser, souffrant de la chaleur

Pour me faire acheter un sac cher à mon cœur

(Car oui, j’avais besoin pour aller à la plage               105

D’un grand sac qui contient un peu plus que d’usage ;

Notamment de quoi lire et bien sûr, ma serviette :

C’est pour mieux s’alanguir pendant qu’on fait bronzette).

Je suis un peu plus tard passé chez Annabelle

Où le bruit était rare et studieuse la belle ;                  110

Des livres jusqu’au nez, elle pourchasse l’ennui :

Jamais rassérénée, elle étudie la nuit

Sur des sujets ardus de droit européen

Et des décrets tordus auxquels je n’entends rien.

Enfin je suis rentré par le train de banlieue                 115

Et j’ai fait des frustrés avec mon beau sac bleu.

J’ai mangé ma pizza, des brocolis vapeur,

Et ma mozzarella à la curieuse odeur ;

Et puis pour terminer, en guise de dessert

J’ai pris dix comprimés de levure de bière.                120

 

J’ai oublié je crois de tout vous détailler,

Car j’ai croisé trois fois Ouin-Ouin dans l’escalier :

Lundi, mardi, jeudi, un matin et deux soirs,

Forcé, je lui ai dit, un « bonjour », deux « bonsoirs ».

Il semblait fatigué, et son air névrosé                           125

Me laissa présager un foie bien nécrosé.

Au moment où j’écris peut-être l’Espagnol

Se lamente et gémit, ou s’astique Popaul ;

Mais un samedi soir il vaut mieux supposer

Qu’il rentrera bien tard ; que pour se reposer             130

Il dormira deux jours et trois nuits tout entières

Engourdi par le goûts des alcools somnifères.

 

Voilà, il est minuit, je finirai demain

Le vers qui s’amenuise et qui finit enfin.

Lundi je reprendrai mes chroniques en prose             135

Et vous raconterai encore mille choses ;

Des moments amusants aux instants singuliers

Transformant le présent en passé régulier,

En passant par les mots qu’on ne veut pas pluriel

Mais que l’on entend trop et blessent le réel.               140

 

(Vous aurez remarquer si vous aimez me lire

Que je ne sais jamais comment je dois finir…)

 

J*

 

 

(Pour nos amis bacheliers, l’analyse du texte ici)

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