mercredi, 20 juin 2007
Début de journée / A la banque [shift_Béatrice]
Le réveil est programmé à 6h.32, mais je me réveille avant. Une heure avant à peu près. Certains matins, je me lèverais – le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Certains autres, je me dirais que eh, oh, ‘faudrait pas non plus déconner. Qui a dit que je serais capable d’assumer la propriété du monde ? Je me lève (et je ne te bouscule pas, parce que je suis un chic type, du coup tu ne te réveilles pas, comme d’habitude somme toute), je regarde le temps qu’il fait, je m’interroge sur l’état de l’univers, je me demande comment je vais m’habiller dans une heure, me recouche, me rendors.
6h.32. Le réveil sonne.
6h.40. Le réveil, programmé pour sonner toute les huit minutes, claironne derechef : je l’éteins et me lève, et ne te bouscule pas, mais cette fois tu te réveilles, à cause du réveil (comme quoi, c’est bien trouvé).
Douche. Produits divers, senteurs variées, je frotte ma peau, brosse mes poils, peignent mes cheveux, collectent ceux qui tombent pour faire une boule qui rejoint d’autres, dans un sac prévu à cet effet.
Visage. Hullo, you. Donc ça, c’est ma tête pour toute la journée. Courage. Peux mieux faire. Vais mieux faire. Sortez l’artillerie.
Radio. Vous écoutez France-inter, il est sept heures. Le sept/neuf-trente, par Nicolas Demorand.
Petit déjeuner. Thé ou café ?... Ce matin, thé. Weetabix ? Non, il reste des cardes à la tomate d’hier. Micro-ondes. Go play in a microwave.
Et thé.
Je te bouscule pas, mais réveille-toi, quand même.
Tu déjeunes avec moi ?
hier : - gnfmoui je me lève.
mais aujourd’hui : - gnmgrbl dormir.
Vêtements ? Mhm...
« Et si j’y allais comme ça ?
-Tu veux dire, tout nu sous ton peignoir ? Pourquoi pas.
-Nan, je vais ptêt m’habiller quand même. »
Et thé.
Puis bus 6. Les mêmes visages. Et toujours, le même retard. Oh, pas grand chose, quelques minutes. Celles qui me mettent, moi, en retard aussi.
Trajet. Livre. Le Blunt, page 68.
Arrêt. Et donc retard. Rien ne sert de courir...
8h.34. Bonjour à l’hôtesse d’accueil.
J’arrive à ma "marguerite".
« Bonjour, Béatrice.
-Tiens, te voilà toi !
-Bah oui.
-Bonjour, Philippe.
-Ca va ? Ca va bien ?...
-Ca va. »
Et la journée commence.
Déjà Béatrice s’énerve contre les CAE, les ‘commerciaux’, à l’étage du dessus. Des papiers non signés, mal remplis, etc. Le grand chef passe, me dit bonjour. (La semaine dernière le grand chef s’est plaint à l’hôtesse d’accueil que je ne lui disais pas bonjour - sauf que quand je passe devant son bureau le matin, il est fermé. Ce n’est pas le genre de type qu’on vient déranger pour lui dire bonjour ; j’attends qu’il me fasse un commentaire pour lui signaler que son temps est trop précieux pour qu’il le gâche à saluer l’auxiliaire de vacances.)
Puis, au travail : des effets à saisir.
Code d’accès : 4 chiffres.
Transaction : 2 chiffres.
Code agence : 4 chiffres.
Contrat SPI : 16 chiffres.
Date de réception : 8 chiffres.
Ligne condition : un chiffre.
Nature : un chiffre. (Attention, ATTENTION si c’est un billet à ordre -code 2- parce que c’est super important, les billets à ordre.)
Référence de la remise : 8 chiffres.
Montant : X chiffres. (Hier, plus de 46 000 000 € dans la journée ; si ça voulait transiter sur mon compte épargne juste pour booster les intérêts, ça me ferait bien plaisir, tiens).
Bonjour à droite, bonjour à gauche.
Ensuite, l’effet à proprement parler.
Date de création : 8 chiffres.
Echance : idem.
Montant de l’effet : X chiffres.
Référence tiré : 6 chiffres.
(Deuxième référence s’il y a lieu : 6 chiffres.)
Rib complet du tiré : 23 chiffres.
N° SIREN : 14 chiffres.
9h., un sous-chef arrive, me salue cordialement.
Quelques minutes plus tard, une autre dame – « la grosse qui pue », surnom charmant trouvé par ma tante qui travaillait avec elle il y a vingt ans... Ok, pas sympa le surnom, mais oui, elle est plutôt dodue, et elle ne sent pas très très bon... Et elle gueule, elle rit fort, elle dit des choses bêtes. Même quand elle nous dit avec émotion que sa fille est partie faire une année en Angleterre, qu’elle lui manque, on n’arrive pas à la plaindre.
Et on recommence... Effet. Effet. Effet...
Et puis vient dix heures, et dix heures c’est en principe l’heure de la pause. Alors je sors avec Béatrice – Béa – et on va faire un tour du côté des machines à café. Un café soluble long pour elle, le même, mais café grain, sans sucre, pour moi. Et puis Béatrice se met à discuter, elle parle de son père, le Général, elle reprend ses expressions : « Comme disait le Général... »
Béatrice est un peu amère, et en même temps complètement abandonnée, disponible, là, juste là. Lorsque le Général est parti, sa mère a repris son éducation, les gens ne comprenaient pas. Parce que sa mère était une mondaine et que c’était théâtres, concerts, soirées. Alors oui, Béatrice a eu une éducation différente, et elle se rengorge, tout en pestant. « Les gens ne me comprennent pas ici. Quand je parle de musique ou de peinture, ils ouvrent leurs yeux grands comme des soucoupes. »
Elle parle de la CSG et des syndicats. Elle ajoute de l’eau dans son café parce qu’il est brûlant, et qu’elle a encore du boulot avant le courrier de 10h. ; elle jette la touillette dans la poubelle normale, finit son café d’un glouglou, jette le gobelet dans la poubelle à gobelets.
« Bon, euh, j’arrive », fait le type qui n’a pas rajouté d’eau dans son café.
Retour. Effets.
un portable sonne. Agacement.
Le même. Agacement, encore.
Encore. Enervement.
Un fixe sonne sur un bureau que personne n’occupe. Longtemps. Bordel, mais y’a personne, pas la peine de s’acharner.
Et puis midi.
Généralement le midi je déjeune seul. Parce que je peux lire. L’année dernière je déjeunais avec les autres "épisodiques", mais cette année il n’y en a eu qu’une d’embauchée en même temps que moi ; elle est jolie, très jolie même, un peu trop, et elle le sait. Qu’imaginai-elle ? Manifestement je ne réponds à pas à ses signaux hormonaux. Elle s’est braquée – si je puis dire. Et comme ça ne marche pas, maintenant elle tire la tronche, limite je dois me jeter sur son bureau pour qu’elle me regarde et qu’elle n’ait plus le choix pour me dire bonjour. Péronnelle. Petite morue !
Parfois je déjeune avec Béatrice ; et Béatrice parle de Philippe, de Philippe qui se plaint tout le temps, de Philippe qui sort toutes les dix minutes pour fumer, de Philippe qui mange trop et qui se plaint de son poids. Elle pousse un morceau de tourte avec son pain et elle parle de son Couscous, que son Couscous lui manquait - c’était son chien. Au début je trouvais ça tordant de l’imaginer avec un couscous sur son lit, ou en train de promener un couscous en laisse.
Mais Couscous était là quand son fiancé et mort, et c’est aussi pour ça que Couscous manque, parce que Couscous est mort, aussi.
Sa Toutoune, ce n’est pas pareil. Elle est flemmarde, elle ne se lève pas pour l’accueillir quand elle rentre du travail le soir ; elle la regarde, couchée en rond dans sa corbeille, la tête posée sur sa peluche phoque.
« Ben, si je travaille pas, qui va payer ses croquettes, à la Toutoune ? »
Parce que Béatrice est seule, avec Toutoune, elles sont seules ensemble, comme dit une chanson.
Elle parle de la CSG et des syndicats au milieu de la tarte aux fraises. Béa se répète, mais elle n’en rajoute pas, comme les pêcheurs. A la virgule près, chacune des anecdotes répétées est strictement la même que l’originale prononcée la semaine d’avant, la veille ou le matin.
Elle m’appelle « mon ptit lapin » et dit qu’on va changer de chemin pour retourner à la banque, ça nous fera marcher. Elle met ses lunettes de soleil, parce que ça tape, on sait plus comment s’habiller, avec ce temps. Elle dit que ce soir, elle ira acheter des romans noirs, parce qu’elle a finit ceux achetés la semaine dernière. Pour la fête de la musique elle ira voir en bas de chez elle, mais pas plus loin ; trop de monde, trop de frites. Elle préfèrera renouveler son abonnement à l’orchestre régional. Aux critiques qui remarquent qu’elle doit bien profiter de son pognon, elle réplique qu’elle paie les impôts « plein pot », parce qu’elle est toute seule, et que l’appartement, elle le chauffe pareil, même qu’elle soit toute seule, et qu’elle ne partage sa taxe d’habitation avec personne. Alors oui, elle a tout un salaire, mais elle ne peut pas se permettre de bosser aux 4/5èmes, ni de s’acheter des congés, comme font d’autres.
Elle prendra ses congés et elle entend bien, cette fois, qu’on ne lui demande pas de les changer parce que ça n’arrange pas Untel ou Uneautretelle.
« Je vais faire un tour dans le Midi. Ca me changera. Je l’ai bien mérité. »
Béatrice enrage devant son ordinateur. Elle n’aime pas passer sa journée à toujours faire la même chose, ça l’ennuie. Elle était mieux au service des Impayés. « C’est qu’il nous enlève tout, ici. Tout part à Lyon. Il ne reste plus que les trucs chiants à faire. » Elle dit « Mon ptit lapin, t’imagines pas comme ils sont pénibles, ces CAE », car ils oublient toujours telle signature, telle procédure. Elle se met presque en colère ; « ouioui, moi chui pas CAE et j’ai pas bac+5, mais j’ai banque+37 et ça, ça vaut autant sinon mieux ».
Elle rit à mes blagues, même quand elles sont moyennement drôles. Elle est contente, on parle de Bernstein et de musées. Elle dit qu’on fera quelque chose de moi, « si les petits cochons te mangent pas ». Et encore avant, elle était tellement mieux au service Etranger. Et puis de toute façon, depuis que les services ont déménagé, rien n’est plus comme avant. Même M. Machin, qui picole toujours autant, est moins drôle. Il (s’) énerve plus vite. Et puis cette grande salle, avec pas d’autre séparation que les armoires de rangement, ce n’est pas très convivial. Tout le monde entend tout le monde. Pour dire du mal des autres, il faut parler tout bas, susurrer - dire les pires horreurs sur le ton le plus doux.
Il y a des pies sur le parking.
Un téléphone sonne dans le vide.
F., le garçon du courrier, apporte des fax. Il est gentil, F. ; un peu trop. Limite, quoi. Il ne sait faire que ça, le courrier, et la scannérisation des chèques. Il apprend lentement, mais quand il sait faire, il fait bien.
F. est limite, et même la scannérisation va partir à Lyon. Juste le courrier, ça va faire juste pour maintenir F. à la banque. F. est limite, il claudique, il ne comprend pas tout – mais c’est un véritable annuaire, la mémoire de la banque, et de longue date. Car F. est le fils un peu limite, un peu retardé, d’un ancien grand patron de la banque. Et on l’avait mis au courrier, pour l’occuper, parce que F. n’était pas bon à grand-chose – même ce qu’il sait faire, il le fait bien.
Si F. s’en va, qui va faire le courrier ? Et surtout, si F. s’en va, que va faire F. ?...
Philippe se plaint.
Béatrice arrose la plante verte.
Elle boit un truc marronnasse (qui rime avec dég...asse) qui fait maigrir, paraît-il. « Mais c’est pas de ma faute, je suis pas grosse, c’est juste qu’avec l’âge, on épaissit. C’est ça, les femmes. On grossit pas, on épaissit. »
Elle boit son truc répugnant, mais elle accepte ma proposition de café.
Cet après-midi je vais faire durer. Parce que le sous-chef m’a dit : « Quand tu auras fini les effets, tu iras travailler avec [la grosse qui pue]. »
Et puis je aussi vais faire durer, parce que je suis bien, moi, vers Béa.
J*
13:45 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note











Commentaires
"Radio. Vous écoutez France-inter, il est sept heures. Le sept/neuf-trente, par Nicolas Demorand."
---> le pis moment quand j'émerge le matin. Entre ce "truc" qui tourne en boucle sur une vieille radio gresillante.
Pis qu'une gueule de bois : et moi qui pourtant ne boit pas !
Écrit par : oizo | vendredi, 22 juin 2007
j'aime bien le style, la tournure des phrases.
Écrit par : pico | lundi, 25 juin 2007
Près de 2 ans que je ne t'avais pas lu.
Et soudain, "Walter Malldwight" me revient à l'esprit...
Je fouille, farfouille et retrouve avec plaisir Mamie Porto, tes amis et tes pérégrinations à travers la France et le monde.
Toujours la même minutie dans les détails quotidiens, un ton un peu plus triste peut-être ; mais il parait que c'est ça, grandir.
Cette fois je ne perdrai pas l'url.
A bientôt pour la suite de ta vie
Écrit par : Cléo | mercredi, 27 juin 2007
Si ca se trouve Béatrice , quand elle est avec philippe, elle tient le meme discours , elle remplace juste le prenom philippe par jean.hummmmmm!!!!!!Sinon très joli le petit mot "uneautretelle"!
Écrit par : mum | mardi, 03 juillet 2007
Coucou!! Après une semaine et demie de vacances, j'ai de quoi lire sur ton blog!
C'est très chouette, ton portrait du petit monde de la banque. Beatrice, F., [la grosse qui pue], le téléphone qui sonne dans le vide, et J. qui regarde tout ça....
Écrit par : Christine | mardi, 03 juillet 2007
Coucou!! Après une semaine et demie de vacances, j'ai de quoi lire sur ton blog!
C'est très chouette, ton portrait du petit monde de la banque. Beatrice, F., [la grosse qui pue], le téléphone qui sonne dans le vide, et J. qui regarde tout ça....
Écrit par : Christine | mardi, 03 juillet 2007
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