mercredi, 27 juin 2007
Les incisions du réel
Parfois nos vies semblent tellement superficielles, qu’elles finissent par ressembler à une mauvaise série américaine (ou est-allemande) vite vue et bien oubliée. D’autres fois, elles ont l’épaisseur suffocante d’un film d’introspection danois (ou norvégien, ou suédois, bref, un pays du nord où se parle une langue à la con) des années 60. De temps à autres encore, elles ont cette légèreté, ce petit quelque chose qui fait youplapouêt à l’intérieur, comme dans une comédie romantique britannique.
Et puis il arrive que nos vies ne soient ni télégéniques, ni cinématographiques. La bande-son se déchire mais l’image ne saute pas, pas de grésillement, pas de flou artistique : l’image est plein cadre, naturaliste, pas de travelling, pas d’effet, pas de mise en scène. C’est le réel.
On a coupé la bande-son et, samedi matin, une vieille dame s’est écroulée au Grand Palais, alors que Jérôme et moi commencions à peine l’exposition consacrée à la sculpture de la période Gupta. Des gens se sont mis à courir dans tous les sens. Le groupe de visiteurs auquel la dame appartenait s’est figé et s’est massé derrière un gardien qui demandait de l’espace.
Et puis, soulagement.
Elle a repris ses esprits et déclaré : « Continuez la visite sans moi, ça va aller ! »
Belle exposition au demeurant, peut-être un rien décevante par rapport à Guimet – mais, bien sûr, s’attacher à une période clé d’une nation seule est un exercice délicat, et la rendre compréhensible à un public de profanes n’est pas aisé.
Dans le métro, on a mis un mauvais plaisantin au scénario.
Alors que les portes venaient de se refermer, à Louvre-Rivoli, la rame n’a pas accéléré. Il y a eu un bruit de sono, comme un bouton qu’on pousse ou une manette qu’on tire, et une voix féminine, belle et posée, a dit :
« Votre attention s’il vous plaît. Nous recherchons un enfant prénommé Corentin. Il a six ans et porte un maillot à rayures rouges. Les personnes qui l’ont vues sont priées de me le signaler immédiatement. Je répète : vous avez peut-être vu un enfant de six an prénommé Corentin qui porte un t-shirt à rayures rouges. Si c’est le cas veuillez me le signaler immédiatement. Merci. »
La voix disait cela avec l’hésitation d’un acteur qui répète une nouvelle scène. Concentré sur le texte, mais pas sur le sens. Corentin avait disparu, sur sa ligne. Un enfant de six ans, en début d’après-midi, sur une ligne très fréquentée.
Mais ce n’était pas que Corentin eut disparu qui était important à ce moment-là : c’était qu’il portât un t-shirt à rayures rouges. Qu’il s’appelle Corentin, Isildur ou Eutrope, on s’en tamponnait l’oreille avec une babouche ; il était concept de rayure, idée pure de rouge.
Le silence de l’immobilité s’est peu à peu dissous. Jérôme m’a demandé : « Mais comment on peut perdre son enfant ? »
Je n’avais pas de réponse. On a toujours des hypothèses quand on est loin de la question, mais là ?... La réalité, c’était ici et maintenant. On ne répond pas, ou on prend des risques.
On avait rajouté du texte, la pièce s’écrivait en même temps que les spectateurs la suivaient.
« Nous recherchons toujours Corentin. Toute personne qui a vu un enfant d’environ six ans avec un t-shirt ou une chemise à rayures rouges et un chapeau de paille est priée de me le signaler immédiatement. Merci. »
C’était bizarre de se dire qu’une dame conduisait la rame, c’était étrange de ne sentir dans sa voix que la seule hésitation de la nouveauté – pas d’émotion, ou alors, elle se contenait, elle gardait la tête froide. Peut-être qu’elle se disait : « Bordel de merde, pourquoi sur ma ligne ? La journée avait pourtant bien commencé. » Elle pensait que c’était affreux pour la mère, que si elle-même elle était mère, ce serait la pire journée de sa vie. Mais elle n’était pas mère, son connard de mari l’avait quittée deux ans plus tôt quand le gynéco leur avait dit qu’elle était stérile. Alors oui, elle avait Rabindranath, son chat câlin et gros que ses amis appelait Bouddha, mais après tout, l’adoption, pourquoi pas ? Elle était encore jeune, et Rabindranath était vieux et ferait sûrement un arrêt cardiaque puisque son coeur baignait dans le gras, et puis elle était jolie aussi, alors que Bouddha félin était gras, pas très beau et pelé par endroit.
Et au moment où elle se disait que tiens, elle ferait bien l’expo du Grand Palais en nocturne, une voix a résonné dans sa cabine ; elle a repris ses esprits, soupiré comme pour soulever de son sternum le poids affreux d’une vague culpabilité – sa ligne, pendant son service – et elle a répété ce qu’on lui demandait de répéter :
« Votre attention s’il vous plaît. Corentin a été retrouvé à Palais Royal. Nous remercions les personnes qui ont permis de le retrouver. »
Et, cette mauvaise scène finit, la réalité s’est exportée de l’unité d’espace et de temps de la pièce.
Nous avons déjeuné près des Halles puis sommes allés au Luxembourg - le musée du Judaïsme était fermé (shabbat shalom !) donc Rembrandt et la nouvelle Jérusalem , c’était mort - voir l'expo Lalique. Des bijoux précieux, des dessins exceptionnels. Ambiance feutrée, pas trop de monde, climatisation à 19/20°. Pour une fois au Luxembourg, la scénographie était réussie (ceux qui ont vu Titien juste avant gardent probablement, tout comme moi, le désagréable souvenir d’une exposition mal agencée). Très bon moment donc, et puis j’aime vraiment l’Art nouveau. C’était pour ainsi dire un agréable prolongement de la de la donation Rispal, vue quelques temps auparavant.
Après quelques achats compulsifs à la librairie, quelques flatteries agréables du monsieur du vestiaire, nous sommes passés à la pâtisserie Aoki pour prendre des gâteaux (au cassis, façon champennoise) que nous avons ensuite dégustés au bord de la la fontaine Marie de Médicis, dans le jardin du Luxembourg.
Le soir j’étais invité à me joindre à des camarades de J. pour une petite fête de départ de je ne sais qui vers je ne sais où (ici les adeptes de Gripari apprécieront), que je sentais très mal commencer. J’étais coincé vers un bout de table, près d’une jeune fille dont la généreuse poitrine était contenue par un t-shirt qui indiquait, par une volée de strass, "DIAM’S", entourée de dames habitées d’un mauvais cynisme qu’elles employaient à critiquer tout, et tout le monde, sans humour, et non loin d’un jeune homme au sujet duquel j’envoyai à Jtf ce message de détresse : « Il y a un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à [X] et qui a l’air doté de la même absence de second degré. La soirée va être longue. »
Et, finalement, j’étais mauvaise langue. Vers le milieu de la soirée je me suis retrouvé près de personnes que je connaissais déjà et avec lesquelles j’avais quelques affinités. Je me suis attiré la sympathie d’un enfant et la suspicion de ses parents en imitant Gary, l’escargot de compagnie de Bob l’Eponge.
Et puis dimanche, retour dans les volcans.
J’ai dîné de légumes farcis avec J~ en regardant Le dernier Empereur, et le lendemain, de tourtes aux légumes devant Wimbledon – comme dirait J~, « Le tennis, c’est reposant, un peu comme le rugby ». J’ai imaginé un court instant les soeurs Williams avec un ballon et me suis dit que le XV de France avait bien de la chance qu’elles soient de la raquette (ok, vanne pourrie, mais c’est mercredi).
Et le début de semaine qui a suivi ? J’ai profité de la fête du cinéma, et d’un passeport qu’un pote avait récupéré pour aller voir avec ledit pote – et juste après un triple sec bien mérité dans un bar grouillant de filles pas belles – Boulevard de la mort, en VO, parce que c’est toujours mieux (et donc, c’est Death Proof).
Alors bien sûr on va dire tiens, il cache bien son jeu, il s’extasie devant des saloperies émaillées centenaires juste pour faire passer qu’il s’est poilé devant le dernier Tarentino. Mais oui, amis lecteurs ! Et j’ai aimé, c’est mon côté testostérone, grosse bagnoles et bouge ton boule, babe. D’ailleurs vous voyez, j’en deviens vulgaire pour ne vous épargner aucun stéréotype gras (et là je ferai bien un jeu de mots à rappel avec un nouveau titre de film, Fat and Furious, dans lequel on pourrait voir un commando d’adhérentes hystériques du forum Large&Lovely décider de prendre d’assaut un MacDo après trois heures sans manger, vous savez, quand l’estomac fait ‘crouïk’).
Bien sûr, si ce film est finalement réjouissant, c’est parce qu’il prend le contrepied du réel, dont on n’est pas certain qu’il était évident au début du film. Habile traitement de la photographie, excellente BO !
Comment voulez-vous qu’après ça, je puisse vous parler de Tagore, de la crasse réflexion de Louis XIII qui déclara à Poussin, à son arrivée en France, « Voilà Vouet bien rattrapé » (mais quelle indélicatesse !) ou encore, du concert de Philip Glass dimanche soir à Lyon ou même, de ce jeune homme fort avenant qui m’observe avec attention dans le bus depuis quelques matins ?...
J*
14:39 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note












Commentaires
La culture, c'est très surfait... Moi, j'ai arrêté.
Cela dit, je te rejoins, le musée Guimet est une merveille!
C'est nul, mais c'est un premier commentaire. Il faut toujours être indulgent avec les premiers commentaires, non?
Écrit par : Pitou G | jeudi, 28 juin 2007
Alors, j'avais écrit un commentaire parfaitement coruscant, mais je ne suis pas sûr qu'il ait été enregistré. Alors je récidive :
La culture, c'est très surfait. Moi, j'ai arrêté.
C'est encore plus nul la deuxième fois...
Écrit par : Pitou G | jeudi, 28 juin 2007
C'est donc qu'il faut être indulgent avec les deux premiers commentaires ^^
Écrit par : Willywalt | vendredi, 29 juin 2007
Bon, c nul, mon message ne passe pas... Tant pis.
Écrit par : Pico | vendredi, 29 juin 2007
Ainsi donc, Lalique n'était pas qu'un patineur...
J'en suis esbaudi, mais je n'ai pas vu Boulevard de la mort, parce que je n'en avais pas envie, sans être certain qu'il y ait un lien entre ces affirmations.
Diam's rules?
Écrit par : Pierre | samedi, 30 juin 2007
@ Pico : mais si il passe ^^
@ Pierre : Diam's rules et puis quoi encore ?... Au fait on (Jtf et moi) a failli t'appeler samedi soir pour te tenir le même genre de discours que le soir de l'Eurovision. Et puis non, finalement...
Écrit par : Willywalt | lundi, 02 juillet 2007
Peut-être pourrais- tu envisager d'écrire des scénarios...Je suis heureuse de voir que l'expo Lalique valait le détour, mais à quand mon tour??
Écrit par : mum | mardi, 03 juillet 2007
Ainsi donc, Diam's n'est pas qu'une chanteuse...
arf arf arf
Écrit par : Mum | mardi, 03 juillet 2007
Écrire un commentaire