dimanche, 10 février 2008
Des nouvelles d'en bas
J’ai un peu hésité avant de t’écrire, parce que ça ressemble trop à une petite commémoration, un acte unilatéral un peu égoïste : vouloir se souvenir, devoir se rappeler. Mais, après tant de cartes postales que je ne t’ai pas envoyées, j’ai l’impression que c’est le moment – même si quelque part c’est idiot d’écrire à une morte, car on écrit jamais que pour soi dans ces cas-là ; pour mal satisfaire le vide qu’elle a laissé.
Oui, je parle de toi, je te parle à toi, malgré tout ce que je viens d’écrire qui devrait me faire poser le stylo (car j’écris à la page 844 du tome V de mes carnets, ceux qui t’inquiétaient ; si tu veux je peux feuilleter lentement tous les autres, que tu les lises avec tes yeux cosmiques ; car certainement tu ne dis plus « merde, qu’est-ce que je j’ai fait de mes lunettes ?... »).
Alors, reprenons où tu t’es arrêtée. Que te manque-t-il, qu’as-tu raté ?... J’ai fini mon droit – tu serais fière. Je suis à Lyon maintenant, j’étudie l’histoire de l’art. Marie va se marier avec un garçon qui a l’air gentil, pour ne pas dire inoffensif. Nicolas va bien, on a repris contact il y a peu. Il vivote de projets et d’expositions qu’il fait en Suisse et – hasard – à Lyon.
Domi et Lili vont bien, Eric me donne aussi cette impression, malgré ses affaires qui le transportent un peu partout et qui, peut-être, ne lui donnent pas vraiment le temps de se demander s’il va bien. Maman a pleuré, et Gilles aussi ; et beaucoup.
Ta voiture – ton tank, pardon, ton abominable tape-cul – ne roulera plus, pour des raisons que nous n’éluciderons pas ici, car ce n’est pas le propos.
2008 semble se présenter plus favorablement, après des fêtes de fin d’année maussades. Tu manquais. Tu n’as pas réclamé du champagne ou du vin – « oui mais j’en bois qu’ici » – tu n’as juste picoré tes plats pour te jeter sur le fromage – « oui mais y’a qu’ici qu’il est bon ». Tu ne m’as pas demandé de t’emmener à Lyon pour « voir comment je suis installé », tu ne t’es pas gentiment moqué de Paulette en remarquant son « sacré coup de fourchette ».
Tu ne m’as pas demandé de rester quelques jours avec toi quand je t’aurais ramené.
Tu ne m’appelles plus pour me demander quand est-ce que je viens, pour me dire que tu as encadré ma dernière carte – ces cartes que je ne t’envoie plus.
…
C’est fini, mais ça continue, car tu me regardes chaque jour par les yeux de la grande photo que j’avais faite de toi devant le vitrail à la Bretêche. Je me demande, avant de faire certaines choses, comment toi tu les ferais. Je me dis que tu apprécierais sûrement que je te joue cette partition de Philip Glass que j’ai enfin fini de déchiffrer, même si tu aurais dit : « c’est joli, c’est Chopin ? »
Je pense que tu aimerais bien Julien même si tu le trouverais trop maigre ; tu demanderais des nouvelles de Marion et si « elle est toujours aussi mignonne » ; de Christine et si « elle est toujours aussi sérieuse ».
Je suis venu, hier, mais tu n’étais pas là. Je t’ai laissé des primevères.
Attends-moi samedi prochain, je viens te chercher chez la coiffeuse. Tu lui feras un gros chèque en rigolant, en disant que tu vas manger des nouilles jusqu’à la fin du mois ; et puis on ira au restaurant, on picolera du Lacrima Christi, on partagera des profiteroles et tu me raconteras pour la millième fois que « ton grand-père, s’il avait pu, ne se serait nourri que d’huîtres et de profiteroles… Avec beaucoup de whisky. »
On fera un tour de ville, on rentrera chez toi, dans ta maison surchauffée. On regardera la télé pendant que je lirai « mon Mickey » et que tu broderas.
Je ferai des croque-monsieur que tu goûteras à peine en disant que tu n’en as jamais mangé d’aussi bons, tu iras te coucher parce que tu es « lessivée » d’avoir repassé cinq chemises de « ton cher oncle ». Tu m’appelleras au milieu de la nuit parce que tu es tombée de ton lit. Dimanche matin on ira nettoyer la tombe de Papi, tu iras inspecter celles d’anciennes voisines et allant à la gare, tu me demanderas « Oh, tu es obligé de partir aujourd’hui ? »
Tu me manques tellement.
J*
15:45 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note











Commentaires
A moi aussi, elle me manque terriblement............. Merci pour ces nouveaux mots si bien écrits et tellement justes....!
Écrit par : mum | dimanche, 17 février 2008
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