lundi, 06 octobre 2008
conférence
Je donne jeudi prochain une conférence sobrement intitulée Promenade à Rome.
A Moulins sur Allier (03), au Colisée (non, c'est pas une blague), Cours Anatole France, 15h.
Ce sera chouette, faut viendre.
J*
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mercredi, 01 octobre 2008
Le choix d'Hercule
J’emprunte ce titre à Haendel pour annoncer la couleur : je vais parler de choix. Je vais tenter, du moins.
J’ai vu hier soir La vie devant ses yeux (The life before her eyes) de Vadim Perelman, adaptation du roman de Laura Kasischke avec notamment Uma Thurman. Le film traite d’une tuerie dans un lycée survenue il y a quinze ans (« le pitch est d’actualité en plus, lulz », a constaté J~) et de ses implications dans le réel : le drame ressurgit dans la vie de l’héroïne sous forme de flashes.
Difficile d’en dire plus sans révéler le nœud de l’intrigue, nœud d’autant plus gordien qu’il porte tout à la fois sur les faits, la perception qu’on en a (nous spectateurs) et l’imagination des personnages du film – ou plus exactement, leur aptitude à restituer un souvenir, à le revivre, et partiellement, à le recréer. Au final je crois qu’il n’est pas très grave qu’on ne comprenne pas la fin du film – car oui, en discutant avec deux personnes en sortant du cinéma, il apparut que nous étudions tous trois dubitatifs, avec cependant chacun nos idées sur l’interprétation à envisager. Pourquoi nous n’avons pas d’indice sur la raison de la tuerie, sur ce qui passe dans la tête du tueur ? Aucune importance, nous avons vu Elephant et Bowling for Columbine ; et même si ces films recèlent chacun leur lot de stéréotypes et d’inexactitudes, ils nous permettent d’au moins entrevoir un malaise, une terreur, qui poussent certains êtres à se débarrasser de ce malaise en se débarrassant de ceux qui l’ont généré. (Bien sûr, que je grossis le trait. Je n’élève pas ça en théorie, je propose, c’est tout.)
C’est le premier choix : mourir ou tuer – mourir ou faire mourir ? Souvent (encore une fois, je synthétise) les auteurs de school rampages (pour employer la terminologie américaine) d’abord tuent, puis retournent leur arme contre eux. C’est notamment ce qui s’est passé en Finlande il y a quelques temps. Comme si l’acte de donner la mort devait être absous, « résolu », en périssant par la même voie, comme si à la mort qu’on donne ne devait jamais que succéder la mort qu’on prend, pour s’épargner la justice des autres hommes – celle des vivants – qui sont, pour l’une inopérante, pour les autres incapables de comprendre à moins de forcer, surinterpréter les mouvements d’une conscience.
Il est d’ailleurs beaucoup question de conscience dans ce film. Du moins son nom est souvent invoqué ma sa définition ne surgit jamais, et le réalisateur tâche d’en circonscrire les effets par quelques exemples, exemples pour le moins cruciaux : choisir de mourir, encore une fois, ou de laisser mourir, ou plutôt laisser tuer. Car le tueur demande aux deux filles, qui hurlent « ne nous tue pas ! », « je ne vais en tuer qu’une, mais laquelle ? » ; au moment qui suit l’une déclare « si tu ne devais en tuer qu’une, que ce soit moi ». Premier choix. Le second choix, qui échoit (hihi) à son amie, c’est donc : dois-je laisser mourir ou dois-je me proposer à sa place ? Car voilà la question : qu’est-ce qui fait qu’à un moment, une conscience décide que c’est pour elle le moment de mourir, de tout abandonner ?... Je me rappelle un jour de MP qui s’était extasiée devant une émission de divertissement : « Bilitis, Bilitis !Quand on a écouté ça, on peut mourir. » (Ce que Bilitis vient faire là-dedans, j’en sais fichtre rien, mais ce furent ses mots. Elle se fit sévèrement remonter les bretelles par mon oncle qui se trouvait là, pas tant à cause de la phrase mais plutôt sur le choix de « ce qu’il faut écouter avant de mourir » – ce devait être un braillard quelconque qui s’époumonait sur des vocalises sirupeuses.) Des livres sortent, maintenant, et ont pour titre Les mille films qu’il faut voir avant de mourir, 500 œuvres d’art à connaître, ce genre d’intitulés. (Je connais des cinéphiles et des étudiants en histoire de l’art qui peuvent déjà se trancher les veines dans une baignoire.)
Bref.
Je repose la question : à quel moment peut-on considérer qu’on est libre de mourir (suicide), ou qu’on est disponible pour mourir (proposition de meurtre, comme dans le film) ?
Pour ma part, envisager le suicide reviendrait à constater que je ne suis plus capable d’apprendre, ou que j’en ai assez appris ; ou encore, que j’ai définitivement perdu face au temps et que je ne supporte plus ses excès ; ou pire, que j’ai cédé face à moi-même. Assurément, je préfèrerais mourir avant de voir mourir ceux que j’aime ; le deuil est à proprement parler un poids. Est-ce le raisonnement de la fille dans le film ? « Je décide de mourir maintenant, tant que j’en ai le choix, parce que je ne supporterai pas de voir mourir mon amie – et surtout, d’avoir sur la conscience sa mort, au moment où j’ai eu le choix ? »
On pose parfois la question : que voudriez-vous avant de mourir ? Les réponses varient somme toute assez peu. Réfléchissez deux minutes, et vous verrez que votre réponse portera soit sur le sexe, soit sur la nourriture : « me taper un cassoulet / une forêt noire énorme », « coucher une dernière fois avec cet(te) ex au corps magnifique / que j’ai tant aimé(e) ». Il y a aussi « nager avec des dauphins », « voir Madonna / Philip Glass / Brigitte Fontaine en concert », « passer une journée avec absolument tous les membres de ma famille », etc. Complétez la liste. Aucun d’entre nous ne répondrait : « enfin comprendre la théorie de la relativité restreinte », « connaître le sens de la vie », « savoir si les bouclistes sont plus proches de la vérité que les cordistes », « savoir si Darwin avait raison », ou « qui a tué JFK, finalement ? »
Alors que peut-être, avant de mourir, on voudrait simplement avoir le choix de notre mort, non pas en termes décisifs (« elle ou moi ? ») mais plutôt factuels : où, quand, comment.
Puisqu’il faut bien mourir, à défaut d’avoir bien vécu – et pourquoi mourir, quand on ne sais pas si on a vécu ?
J*
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