mardi, 17 novembre 2009

Cronaca romana – Allitérations en fricatives

« La route est longue, et le ciel est immense », avais-je dit un jour à Michela – ou plutôt, une nuit, alors qu’elle m’appelait pour me demander de lui « dire quelque chose qui me passe par la tête. »

J’ai repensé à cela ce matin alors que je faisais le tri dans les photos que j’ai prises la semaine dernière à Rome. D’ailleurs tenez, je vais les numéroter, comme ça vous saurez de quoi il retourne. Les numéros entre parenthèses renverront donc aux numéros des photos proposées dans l’album photo ci-contre, et comme je suis un être bon, je vais faire ça de façon chronologique. (« Vertige de la liste », dirait Machin.)

La route est longue, donc, la strada è lunga, e il cielo è immenso (1) ; il me semble avoir déjà chroniqué sur le sujet.

Allitération en fricatives, disais-je. Allitération : « Répétition exacte ou approximative d'un ou de plusieurs phonèmes (surtout consonantiques) à l'initiale des syllabes d'un même mot, au commencement ou à l'intérieur de mots voisins dans une même phrase », fricative : « [En parlant d'une consonne] Qui donne une impression de frottement du fait que l'expiration de l'air, dans la production de ce son, se fait à travers le passage resserré du canal vocal. » (Définition du TLF.) Le son « fff », quoi.

FLOU, FEU, FONTAINE, FUMEE… FUCK !

Il pleuvait quand je suis arrivé. Le Pincio en était tout reverdi (2) et les fontaines en dégoulinaient de trop-plein (3), les chevaux marins faisant leur office (4 et 5), et le soleil reparu éclairait ironiquement les flaques qu’elle avait formé autour (6). Dans la cime des arbres il faisait se distinguer un cavalier (7), vert aussi, de bronze cette fois (8) ; et il creusait à ces arbres des ombres dans les rivages de la pelouse (9). Bêtement posé là, un nain de jardin (10) semblait me narguer. J’étais trempé, du moins, des pieds – j’avais acheté un parapluie à un vendeur à la sauvette, de ceux qui adaptent leur offre au climat : parapluie par temps de pluie, lunettes de soleil devinez quand, gadgets lumineux à la nuit et roses aux terrasses des restaurants. La chaleur du soleil faisait s’évaporer, de l’écorce des arbres pris dans ses rayons, l’eau de pluie qui avait détrempé leur écorce (11). En levant le nez j’ai immédiatement pensé à G.B. – « every cloud has a silver lining », derrière chaque nuage, le soleil ; après la pluie, le beau temps, quoi (12).

Dans l’immensité de la cathédrale du Latran – San Giovanni in Laterano – je me suis retrouvé surpris par des détails. Les mosaïques (13) des colonnettes du cloître (14), les ornements de chasubles cardinalices (15), d’autres fragments colorés encore (16) et encore d’autres fils d’or parant de papaux atours (17). Le Saint-Pierre de Bernini (18) garde toujours ses clés (19). Qui croire.

Le soir alors que j’attendais devant Sant’Agnese deux comparses pour aller dîner, un restaurant a pris feu. La foule s’est bêtement amassée devant l’entrée, alors qu’une épaisse fumée noire sortait de l’entrée principale (20).

Et puis dîner.

Le lendemain matin j’ai vu l’armée réviser ses couleurs, trois avions, trois couleurs (21) ; au-dessus des frères Cairoli, si bien que la fumée verte semble envelopper Enrico (ou Giovanni, allez savoir, tiens) (22). J’allais faire une petite visite à Santa Maria del Popolo, mais j’aurais dû prévoir que le tableau que je voulais y voir était à l’exposition conjointement consacrée à son auteur et Bacon – j’y reviendrai dans u moment. D’ailleurs sur la porte de l’église, on nous prévient : « Le Saint Paul de Caravage – La conversion de Saul – est dans l’immédiat exposé à la Galerie Borghese (et il faut payer pour le voir !) » (23). A l’intérieur une sibylle, une angelotte ou qui que ce soit (24) regardait de haut, avec une indulgence teintée d’ennui, une autre dame que le recueillement semblait terrasser (25), prête à laisser s’échapper son âme, distorsion de l’objectif, déjà sortie d’elle (26). Je m’en suis allé, en bonne logique, à la Galerie d’Art moderne de Rome. (Borghese attendra.) Les tortues, comme d’autres chevaux marins avant elles, sont là (27).

L’autoportrait, ou tout l’art du « tu n’avais qu’à le faire toi-même si ça ne te convient pas ». Après les autoportraits dans l’atelier de l’artiste, chez sa Maman, au café, j’ai vu plus grand : l’autoportrait à la galerie d’Art moderne (28), où se tenait une exposition retraçant les grandes expositions mises au point par Palma Bucarelli, conservateur dans les années 50-60. Intelligente et apprêtée (29), mélange de Pierre Restany pour le bouillon et de Grace Kelly pour le physique (à laquelle d’ailleurs la fondation Memmo rend hommage ces jours-ci dans son musée Via del Corso (30)).

Je ne conseillerai jamais assez d’aller dans ce musée. L’entrée est relativement abordable (ah oui, surtout quand on a un certificat de scolarité mentionnant « histoire de l’art ») et il est relativement peu visité (sauf qu’au moment où je m’y trouvais, un car d’Allemands se faisait promener). (Quand c’est deux fois relatif, ça doit s’annuler, comme deux fois plus ou deux fois moins.)

Le Nu assis d’Alberto Vianni (1953-54) n’a pas changé de place (31). Il restait quelques-unes des œuvres au catalogue Il museo come avanguardia, tel le Continuel lumière-mobile de Julio le Parc (1963) présenté devant le Lux de Nicolas Schöffer (1958) (32), dont voici, d’ailleurs, trente secondes de pur plaisir :

 

Un dernier aperçu au Luminoso mobile 135/B de Nino Calos (créé en 1966) (33) et nous revenons à l’exposition permanente ; les Songes de Vittorio Corcos (1896), tableau récemment rendu populaire pour être apparu en couverture d’un livre (34) ; la Résurrection de Bargellini (v. 1911) (35). Vous trouverez aussi les Trois âges de Klimt, le Portrait d’Irene de Cesare Tallone (1897) (36), les Constructeurs d’Arturo Tazzi (bronze de 1907), dans leur effort (37.1), rappellerons le Raising the flag on Iwo Jima de Joe Rosenthal (37.2) et la Nature morte de Francesco Trombadori (v. 1923) (38), la seule connue de Caravage. Dans d’autres salles, on s’appliquait à dessiner in situ des œuvres que rien ne prédisposait à la postérité estudiantine (39, et 40 pour le détail). Avant de partir j’ai repris dans l’œil les couleurs de Tancredi (A propos de Venise, 1958-59) (41), et salué le corps d’un homme, mort peut-être, mais qui en bronze semble dormir (42).

Alors qu’en France on se chamaille sur l’identité nationale, l’azione studentesca fait ses revendications au nom de « l’orgueil italien » (43). Passons. Le soir j’ai retrouvé Nino qui m’a amené voir le nouvel Ara Pacis, sauf qu’il s’agit du musée que je connais depuis trois ans – raté. J’en ai profité pour faire quelques photos du jeune homme, moins adolescent, et surtout plus calme devant l’objectif (44, 45, 46). Incursion Pixar et Ratatouille, nous sommes passé prendre l’apéro chez Gusto.

Encore un matin, et je suis en route, en passant par la via di San Francesco de Paola (47), pour l’église San Pietro in Vincoli, vide à cette heure (48), vide toujours peut-être, du moins de ses fidèles ; à moins que ce soit par souci écologique que l’eau bénite est disposée dans un saladier riquiqui plutôt que dans l’immense bénitier lui-même (49). Les anges qui gardent la crypte (50) ne sont pas précisément intéressés par ce qui s’y trouve : les supposés chaînes de Saint Pierre (51), les vincoli qui donnent le nom à la basilique. (52 : les nuages sont toujours ourlés de soleil.)

Des siècles d’architecture s’empilent à San Clemente, dont le petit cloître (53) et la fontaine (54) nous accueillent modestement. Du classique (Renaissance, quoi) (55), du médiéval : le cul-de-four (non, ce n’est pas un gros mot) révèle des mosaïques (56.1) qui rappellent celles de Santa Maria in Trastevere (56.2) – ou d’ailleurs il y avait une foule furieuse, désireuse de picorer son ostie, au moment où j’y suis passé (57). C’est même plus que médiéval, puisqu’il y reste même une schola cantorum (on ne le voit pas sur mes photos, c’est un genre d’enclos au sol réservé aux moines pendant l’office), transportée de la basilique initiale du VIème siècle à celle, rénovée, du XIIème. Je ne vais pas vous noyer sous les détails, mais c’est un genre de jubé, comme on l’a connu en France (bien qu’au cours du temps, et avec le détachement des communautés monastiques des édifices auxquelles elles étaient attachées, cet élément ait sauté pour faire plus de place aux fidèles). Voilàvoilà.

Bon sinon il y a même un gros morceau de baroque au plafond : caissons dorés, peintures (58), n’en jetez plus. La photo 59, c’est cadeau, j’ai acheté un plan de l’église pour vous faire l’article, mais là, maintenant, j’ai la flemme… C’et une chapelle latérale avec une statue, voilà.

Bon et sinon, sachez que les pigeons sont à Rome ce que les rats sont à Paris : nombreux, répugnants et gourmands. (A ceci près qu’un pigeon, c’est crétin.) Ici, rien ne se perd, pas même le fond de votre assiette de la veille dans laquelle il a aussi plu dans la nuit (60). Le Triton de la fontaine éponyme boit la même eau depuis des années, lui (61). Je rejoignais Luigi en passant par le Colisée ou une statue de Deredia y est songeuse (62), le regard tourné direction via dei Fori imperiali. L’art du remploi : un sarcophage sert ici de fontaine (64). La nuit à Rome, les ruines sont des monuments lovecraftiens qui se taisent sur des gloires passées (65), ici et là, quelques points lumineux d’habitats troglodytes (66) desquels émerge une tour digne de Tolkien, qui semble dévorée par les flammes (67). Ici l’éclairage est orange, et la lune, bien au-dessus, fait pâle figure (69).

En remontant la via, je remonte aussi le temps : dans mon dos le Colisée, devant moi, le Vittoriano, qui n’a plus l’air en travaux mais coincé dans un emballage néoréaliste d’Arman (70). Et marcher, toujours marcher, monter des marches et les redescendre (71), chercher les palais derrières les grilles (72).

Je suis allé voir This is it, et je suis ressorti du cinéma convaincu de deux choses : 1. que M.J. (comme ils disent) était bien un génie ; 2. qu’un génie peut l’être sans forcément savoir s’habiller (et ça, c’est rassurant pour nombre de chercheurs). Franchement. Mettez ce grand échalas, physique de Sigourney Weaver, dans le costume de Klaus Nomi, ajoutez un pantalon orange, et vous y êtes. MJ donne cette impression, un peu comme Karl Lagerfeld, qu’on a amidonné plus que le col de leur chemise. Petite pensée pour Mum et Michael Douglas : la scène d’ouverture ressemble à s’y méprendre à celle de Chorus Line ; des dizaines de danseurs en rangs d’oignons, éliminés peu à peu par un assistant, tandis que le King of pop donne son avis depuis les gradins vides. (One ! Singular sensation, every little step she takesTululululululu… Pardon.)

Des Espagnols me demandent leur chemin, je les induis en erreur et m’enfuis avant qu’ils ne se rendent compte que mes explications les envoient à l’opposé de ce que leur indique leur plan.

Rejoint le vendredi par J.-F sous une pluie fine et déplaisante. Les flaques ont tôt fait de devenir des mares et les caniveaux, des torrents. Cette sensation d’appartenir à Rome, d’être possédé, après l’avoir possédée. Nous avons retrouvé ses nièces, la plus jeune est le prototype de la fillette que je crains : petite, blonde, des yeux clairs, prête à attaquer. Elle a déjà attrapé son oncle (73) dans un tournoiement rose, se fixe brièvement (74), je saintgeorgise et terrasse le dragon (75). 76, image de la mère avec sa plus grande. Le repas est fini, n’en restent que ses reliefs (77 à 80), natures mortes, vestiges. Le lendemain Persée (81), pas bougé de son jardin, pas plus que la colonne de Trajan (c’est bien Trajan, mhm ?) (82).

Nous sommes allé déjeuner à la limonaia de la Villa Torlonia, architecture (83), nature (84), maison de Berlus… Pardon, de Mussolini (85), où un chat à ses habitudes avec une promeneuse (86). Le dragon terrassé se fait malaxer par sa sœur (87). Le soir, en sortant de l’exposition Caravage/Bacon de la galerie Borghese, J.-F fait en photo la synthèse des deux : le clair-obscur calme et posé de Caravage (88), le mouvement inquiet, l’anamorphose presque, de Bacon dans l’instant qui suit (89). Je pose une première fois (90), je suis flou la seconde (91). Un fêtard s’est oublié viale Washington (92).

Je n’ai bientôt plus de batterie sur mon appareil photo ; que faire ? Tout raconter ?

Plus tard Nino nous a rejoint avec son habituel retard (qui consiste à prendre du retard sur le retard déjà prévu). Apéro, dans un endroit où j’ai eu mes habitudes ; endroit plus connu que l’imaginais puisque nous y avons rencontré une photographe française qui travaille à la nouvelle édition d’un guide que j’avais dans mon sac – « édition de 2005 », s’est-elle amusée, « on y trouve surtout des adresses d’antiquaires et de merceries ». Désagréable. Nous avons rejoint Campo de Fiori, et il nous a soudainement semblé à Nino et moi que J.-F parlait comme Mikael. Bond en arrière. Que fait le suisse ami ? Aux dernières nouvelles de la physique nucléaire en Arabie Saoudite.

Nous avons changé d’endroit une bouteille plus tard, direction un autre locale près du forum ; la clientèle est dehors, il n’y a dedans que la place pour quelques tables et le bar. Nino est déjà brillo, mais je l’enjoins à suivre le mouvement. Il siffle une vodka-citron en cinq minutes. Je croise Luigi et Carlo. Nino a retrouvé des camarades, nous présente. J.-F se fait taxer une cigarette par un inconnu. Trois grosses filles gloussent. Marco fait semblant de se fâcher quand je l’appelle Carlo. Nino nous explique que Gian Marco est le fils du ministre de je ne sais plus quoi et que son grand plaisir consiste à faire le tour de Rome dans la voiture officielle de Papa. Nous prenons un taxi et laissons Nino à Termini pour qu’il prenne son notturno. Le chauffeur nous arnaque avec le sourire, je n’ai plus la force de protester.

Dans la nuit qui a suivi, j’ai rêvé que mon oncle me donnait deux tubes d’aspirine immenses. Dans le rêve suivant me rejoint Mme M…, ma prof d’option Histoire de l’art durant ma dernière année de droit (l’Histoire de l’art pour les nuls, mais en plus concis et écrit plus gros). Elle me donne deux heures de colle, pour un motif probablement injuste. Et clairement je me dis « chouette, deux heures d’études, je vais pouvoir faire ceci ou cela, mais non, la vilaine m’a donné, en plus, une dissertation à faire.

Je suis dimanche allé me promener. J’ai attendu que l’office finisse à San Vitale (93) pour faire quelques photos, en attendant j’ai remarqué que les chapiteaux des colonnes sont grignotés par le temps et la pollution (94). L’intérieur (95) a été laissé aux bons soins de quelque fresquiste fou qui a tout recouvert d’épisodes bibliques et de trompe-l’œil (96). Je me promène toujours, une fontaine rabotée propose son ravitaillement directement au tonneau (97). Je vais dans le Trastevere en passant par le pont Garibaldi, je vois au loin une statue de l’hôpital Fatebenefratelli (« faites bien, mes frères ! ») qui semble, d’où je suis, posée sur la canopée des arbres l’entourant.

Je vais déjeuner chez Zi’ Umberto, place Saint Giovanni della Malva. Il y a plus de touriste qu’avant. L’oncle Humbert s’est péniblement mis à l’Anglais, a étiré ses prix mais pas ses portions. Vabbè, la mozzarella de bufala est extrafraîche et les raviolis sont toujours faits maison. Le tiramisù me donne des envies de mariage blanc. Je pense tout à coup à MP qui voulait voir Rome mais qui avait décrété qu’après sont dernier voyage à Biarritz, il n’y en aurait plus.

J’ai envie de rester, ou de partir ailleurs, mais pas de rentrer. Je pense à Hemingway qui écrivait debout, à J~ qui le déteste, je rêve de funérailles grandioses, genre Eva Peron ou Lady Di.

Il était question d’aller voir la vue panoramique depuis le Vittoriano, mais je n’ai plus de batterie sur mon appareil photo, d’ailleurs je n’en ai plus non plus sur mon téléphone, et je crois que

J*