vendredi, 05 février 2010
Critique croisée : Avatarte et la grenouille
J’ai donc été voir le film de James Cameron et la dernière animation Disney. Cameron, après nous avoir fait le coup des adolescents amoureux sur le gros bateau qui coule, renouvelle l’expérience ; sauf que cette fois ils ont pris un coup de vieux, ils sont bleus et très grands. Et pas de bateaux, juste une civilisation qui prend l’eau. Disney rejoue le « quand on priiiiie la bonne étoiiiiile » de Pinocchio, y ajoute une pincée de Prince charmant, de bonne fée et d’animaux chantants et nous propose La Princesse et la Grenouille.
J’avertis ici le lecteur que je vais faire un gros spoiler, c’est-à-dire (Mom je précise pour toi) que je vais, en gros, tout révéler des deux films. Ca tue le suspense, mais ça évite les précautions oratoires.
Alors donc !
Le pitch d’Avatar : la Terre envoie sur une autre planète, loin loin, des mercenaires payés par une entreprise privée pour défendre ses ouvriers qui extraient du sol local un minerai dont l’usage nous échappe. La planète est peuplée d’autochtones grands et bleus, les Navis, très en rapport avec leur mère Nature, qu’ils appellent d’une autre façon dans leur drôle de langue (il me semble avoir entendu, parmi les substantifs employés, Gaïa – mais je me dis que c’est trop gros pour être vrai).
Dans la base « militarisée » (car il ne s’agit que de mercenaires, dont seul l’encadrement est militaire (un gros bras avec un QI de boulon)), il y a aussi une mission scientifique, dirigée par une dame à la fois drôle et sérieuse. Le rôle échoit naturellement à Sigourney Weaver, rompue à ce genre de rôles. Ladite scientifique attend un collègue biologiste pour mettre en route une expérience qu’elle a déjà commencé. Sauf que le collègue est mort, et qu’on lui envoie à la place son frère jumeau, un militaire qui ne l’est plus après avoir perdu l’usage de ses jambes. Bref elle a besoin d’un athlète intelligent et on lui envoie une ragnole, mais ce n’est pas très grave, car ce qui compte, c’est son patrimoine génétique, grâce auquel (et lié à celui des Navis), l’équipe scientifique a créé des clones-hybrides contrôlé à distance par des ordinateurs télépatho-électro-ingénio-radio-commandés, lesquels sont intégrés à des sarcophages dans lesquels s’installent ceux qui pilotent leurs avatars. (Nous y voilà enfin.) Sauf que voilà, la mission scientifique est parasitée par les intérêts économiques, eux-mêmes supportés par les militaires : notre héros (du moins, son avatar, mais c’est tout pareil), au lieu d’étudier les Navis en s’intégrant à leur groupe, collecte des informations sur leurs terrains, leurs activités, etc., afin de faciliter leur expulsion, qui est proche, pour enfin creuser la terre et en sortir des cailloux qui coûtent plein de sous. La mine la plus importante est placée sous l’arbre des âmes (en gros, leur lieu de culte principal), qu’il faut donc faire peuter pour y avoir accès. Bref, y’en a pour du pognon dans les caves du Vatican.
Voilà pour résumer.
Ce film est un chef-d’œuvre technique, très inventif à bien des égards, mais d’une pauvreté intellectuelle assez frappante, du fait, principalement, que tout s’y joue au premier degré. Recul : zéro. C’est une vaste mixture de resucées scénaristiques, dont voici la trame :
1. Nous avons un ennemi (qui ne sait pas pourquoi il l’est : rappelons que c’est un militaire, il obéit aux ordres) ignorant, limité arriéré. – 2. Il devient un « infiltré découvreur ». – 3. Le temps passant, il se rallie à une cause qui n’est bien sûr pas la sienne. – 4. Le héros, qui est séduisant et gorgé de testostérone, tombe amoureux de la fille, qui au départ ne peut pas l’encadrer. – 5. Trahison 1 dans son camp d’origine en raison de cet amour. – 6. Trahison 2 dans son camp adoptif au moment où l’on découvre fortuitement qu’il travaillait en sous-main pour l’ennemi. – 7. Un personnage annexe mais attachant meurt. 8. Le héros arrive à la rédemption par l’acte de bravoure. 9. Il récupère sa girl et peut mener bataille contre ce qui était son camp. 10. Bataille perdue. Bataille gagnée. Espoir mince. Dieu s’en mêle (ou un miracle, ou une découverte, selon les films). Tout finit bien. Pouêtpouêt.
Voyons maintenant le scénario de la Princesse et de la grenouille. Un fille pauvre de la Nouvelle-Orléans, ambiance années 30, travaille dur pour se payer les premières traites du resto qu’elle compte ouvrir en mémoire de son papa, qui est mort à la tache, mais qui caressait le même espoir. La pauvre fille (évidemment noire) est copine avec la fille (fatalement blanche et blonde) du businessman le plus riche du coin. ATTENTION ! zéro ségrégation dans tout cela, l’histoire est ailleurs : un prince de passage, sans le sous tant qu’auprès de ses parents, il n’aura pas montré ce qu’il vaut, débarque en ville. La blondinette le veut, il la veut bien aussi (elle est très belle « vue de dot », comme dirait Stéphane Bern), mais l’asticot fait un pacte avec le Maître des ombres, enfin bref pouêtpouêt, vaudou tout ça, il se transforme en grenouille. A la suite d’une méprise, il embrasse la pauvresse qui se transforme aussi en grenouille. La quête est donc : trouver comment redevenir humain. Dans leurs pérégrinations à la recherche d’une mama centenaire qui touche sa bille en vaudou, ils rencontrent un alligator trompettiste et un ver luisant simplet mais évidemment attachant. Sauf que voilà, une quête n°2 se greffe à la première : la vieille infirme, au moyen d’une chanson, leur démontre qu’elle ne peut rien pour eux. En embrassant une princesse (fût-elle temporaire, comme c’est le cas dans le film – la blondinette précédemment citée, en l’occurrence), le prince redevient humain et la pauvresse, aussi. Mais le baiser intervient trop tard, un gentil meurt, et finalement les deux grenouilles le restent. Fin ? Non.
Croisons maintenant les données des deux films, et essayons d’y voir clair.
1. D’abord, les personnages.
Nous avons deux grands reptiles qui synthétisent toutes les aberrations de notre mode contemporaine : ils sont grands, très grands, ils sont longilignes comme les mannequins de chez Gucci, ils sont bleus (mais d’un joli bleu). Ils ont des gros yeux comme Lady Gaga dans Bad Romance ou le chat dans Shrek, mais, détail rassurant malgré leur queue usb qui leur permet de se connecter aux être vivants et à l’arbre à âmes, ils sont comme nous : des mains à cinq doigts, deux oreilles (de biche), deux yeux (de mérou, donc), bref tout par deux, comme nous.Et comme nos jeunes crassous du lycée, ils se font des dreads et des stretchings du lobe. Juste pour le plaisir de la comparaison :



De l’autre côté, nous avons des personnages « humains » tout ce qu’il a de plus normal. A ceci près qu’ils sont basanés, mais pour de vrai. Dans l’ethnique, nous avions eu Pocahontas et sa bouche en cul de poule, Mulan et sa tête taillée à la serpe, et l’exotique Jasmine aux yeux de biche. Ici, Tiana (c’est comme ça qu’elle s’appelle, c’est presque un prénom de princesse puisque finalement, c’est presque une princesse – donc ça marche) est parfaitement noire, pas juste afro-américaine métissée.




Le prince machintruc est un mélange d’Aladdin pour le côté exotique et l’astuce et du prince Eric (de la Petite sirène) pour la physionomie, et voici les trois dans l'ordre :



La « marraine » n’est plus une Jacqueline Maillan rigolote version la-bonne-fée de Cendrillon, mais une vieille dame noire aveugle et édentée, mélange incertain de l’Oracle de Matrix et de Irma P. Hall, la voodoogirl de Minuit dans le jardin du bien et du mal. Regardez, ça marche si on les mélange toutes :





Le méchant, le « maître des Ombres » est une sorte de Jaffar pour le physique et de Scar pour la ligne, mais avec un haut de forme, et un gilet beaucoup trop moulant pour être honnête :



En ce qui concerne les animaux, rien qu’on n’aie pas déjà vu de près ou de loin : toujours les mêmes, le crocodile de Peter pan (sauf que maintenant c’est un alligator), le python du Livre de la jungle, d’autres animaux exotiques croisés dans le Le Roi Lion… Et la grenouille, la grenouille !, ce personnage toujours secondaire et drôle (celle qui ponctue le réveil de Kuzco et Pacha dans Kuzco, qui agace Moustique dans Merlin l’Enchanteur, et celle, avec ses copines, qui chantent la sérénade à la Petite sirène au moment de la promenade en barque) qui devient enfin principal. On nous vante la nouveauté en précisant que l'aventure se passe en Lousiane, et qu'on remet le jazz au goût du jour ; sauf que voilà, quand Bernard et Bianca vont sauver cette gourdasse de Penny prisonnière de Medusa, c'est au
Bayou du Diable (probablement localisé dans un état du Sud de la Sunbelt), et si « tout le monde veut devenir un cat », c’est grâce aux Aristochats (et grâce à un orang-outang trompettiste dans Le Livre de la Jungle, rappelez-vous). La nouveauté de ce dessin animé, de facture somme toute classique, tient en trois révélations :
1. Les héros s’embrassent spontanément. Alors bon, ce n’est pas un french kiss dégoulinant, mais c’est autre chose que le bisou-bisou du bout des lèvres du Prince Philippe pour réveiller la Belle au bois dormant, ou le bisou qui conclue l’aventure de deux héros et qui commence l’histoire d’amour.
2. On sait pourquoi les animaux parlent ! Enfin non, on ne sait pas, mais on notera que seuls les animaux s’entendent entre eux : en se transformant en grenouille, Tiana communique brièvement avec une chienne qu’en tant qu’humain, elle n’entendait qu’aboyer. Concrètement, les animaux parlent lorsqu’ils sont les sujets principaux, et ne communiquent avec les humains que par des manifestations animales : les Aristochats miaulent quand ils retrouvent « madame » mais parlent entre eux ; Rox et Rouky n’ont rien à dire aux humains, et ainsi de suite[1]. Il faut noter, mais cela pourrait être le sujet d’un tout autre article, que les animaux « méchants » ne parlent pas (et quelques gentils non plus) : Lucifer, dans Cendrillon, ne fait que miauler (alors que les souris parlent), au même titre que Pataud ne fait qu’aboyer. Les murènes de la Petite Sirène n’ont rien à dire (alors que sous l’océan, tout le monde chante en chœur), et les alligators de Médusa, pas d’avantage (alors que ça cause dans le bayou – à des fins techniques, seule la libellule Evinrude ne parle pas, elle vrombit[2]).
Et parfois, les animaux ne parlent pas du tout (Pocahontas, La belle au bois dormant[3]) et d’autres fois encore, ils ne font que ça, tant il n’y a pas d’humain pour ne pas les interrompre (vrais films d’animaux : Le Roi Lion ou Bambi où cette fois, c’est l’humain – méchant – qui est privé de la parole).
3. La bonne étoile ne permet pas tout : c’est l’enseignement du père à sa fille. La valorisation du travail ne se fait pas au détriment de la magie, puisque c’est toujours le vœu magique qui consacre les efforts mis en œuvre pour arriver à sa réalisation matérielle. Concrètement, la bonne fée vaudou arrive à un constat semblable : si moralement, les héros font la plus grande partie du chemin, le vaudou permettra une fin heureuse.
Croisons maintenant ce que nous enseigne deux œuvres qui n’ont, a priori, rien à voir, à l’exception du territoire duquel elles émanent – ce qui conditionne d’un coup toute la portée morale du scénario.
Tout d’abord il est question de mutation et transformation. L’avatar, comme son nom l’indique, est un « fac-similé », une « copie » du meilleur faussaire. La grenouille, malgré les instincts qu’elle semble acquérir au cour du film (son attrait pour les insectes volants), n’est pas un animal naturel : elle n’est que l’objet d’une transformation magique, comme celles qui ont fait les beaux jours des certaines grandes productions Disney (Merlin l’Enchanteur, Aladdin, Kuzco…). Les fins divergent : d’un côté, l’avatar est assimilé à son peuple d’adoption. De l’autre, alors qu’on s’attend à ce que les deux grenouilles le restent (et ç’aurait été une vraie révolution !), mais elles se retransforment en humains. Second parallèle : sur la planète des Navis, certains « vrais » humains restent ; à la Nouvelle-Orléans, l’alligator est intégré comme animal trompettiste, et pas transformé en humain comme il l’espérait.
Il est ensuite question de deux maux de la société : la guerre et l’argent. Conclusion des deux films : la guerre c’est mal pour l’argent, mais bien pour se défendre, et de toutes façons c’est eux qu’ont commencé (Avatar). L’argent c’est mal quand on est vénal (tel le Prince qui veut faire un beau mariage), mais c’est bien quand on en a besoin (pour ouvrir un restaurant – La princesse et la grenouille).
Enfin, ce qui dépasse l’entendement (Dieu – ou la nature, mais c’est sympa la nature) permet une fin heureuse. Dans Avatar la nature (qui n’est ni plus ni moins qu’une déesse, qui dispose d’un culte et d’officiers oeuvrant à son ministère (un shaman, quoi)) fait intervenir Ses créatures. Yann Arthus-Bertrand rencontre 2012. Pour la grenouille, la magie gagne mais seulement pour que les choses reprennent leur ordre naturel (les morts le restent, les animaux le sont toujours, les humains le redeviennent).
Les fins, en revanche, divergent, mais cela tient au scénario : dans le premier cas, l’aventure qui se transforme en quête prend fin sur une bataille entre les gentils et les méchants. Dans le second cas, le méchant se détruit seul et les gentils sont d’abord réunis par amour, mais ressortant de leur condition animale (alors que l’avatar est assimilé, puisqu’il doit en être ainsi pour que son amour reste viable), ils voient leurs souhaitent respectifs exaucés : Tiana a son restaurant et, marié, le prince récupère l’estime de ses parents (et probablement leur pognon, mais, à ce stade-là, on fait en sorte d’oublier qu’il était vénal).
Et tout est bien qui finit bien.
J*
[1] La belle et le Clochard ne parlent pas davantage aux humains avec lesquels, cependant, ils interagissent parfois de façon humaine (des chiens au restaurant, mhm ?).
Question, cependant : les souris parlent-elles à Cendrillon ? La seule fois où on les voit « communiquer », elles « montrent » plus qu’elles « n’évoquent ». Cendrillon suit des souris surexcitées pas parce qu’elles l’appellent mais parce qu’elles sont très agitées et l’entraînent dans la direction qu’elles veulent. Les seules exceptions : Le livre de la jungle et Tarzan, scénarios voisins du mythe de l’enfant-sauvage, où tout le monde communique avec tout le monde dans une belle allégresse – mais parce que l’humain s’assimile à l’animal.
[2] Car ainsi que le rappelle Wikipedia, « Evinrude est une marque de moteurs marin hors-bord d'origine américaine issue du nom son fondateur Ole Evinrude, l'inventeur du premier moteur hors bord commercial ».
[3] Même si, bien sûr, je dois remarquer une exception pour la Belle au bois dormant. Quand la blondinette raconte son rêve et parle du bel étranger qu’elle a vu au beau milieu d’un rêve, le hibou fait « hou ». En VF, il fait « hou », et Aurore répond quelque chose comme « Qui ? Mais mon prince, bien sûr », en VO, il fait « hou » mais demande, en même temps « who ? », et Aurore répond directement sans reformuler : « Mon prince, bien sûr ! ». Dans Merlin l’enchanteur, Archimède est le seul animal qui parle alors que le loup, le brochet et l’aigle (des vrais méchants) ainsi que les demoiselles écureuils ne parlent pas.
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Commentaires
Et bien.......Je crois qu'on peut dire que c'est une bonne analyse...!Merci pour l'explication de "spoiler" car effectivement je ne connaissais pas, c'est donc en connaissance de cause que j'ai poursuivi ma lecture et je ne fus pas déçue :-)
Ecrit par : mum | samedi, 06 février 2010
well done boy ^^
bisous
fabien
Ecrit par : fabien | dimanche, 14 février 2010
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