vendredi, 12 mars 2010
Hors forfait
(Oui, je sais bien qu’à l’ère de l’illimité, mon titre semble désuet.) Bon, je n’ai pas encore écrit ma chronique sur A single man, donc en attendant, je vais commenter quelque chose de plus court.
Après un certain battage médiatique – « certain » renvoyant au vaste monde internet, qui sépare plus qu’il réunit les adeptes d’autres écrans – le clip de Telephone est depuis aujourd’hui visible, après un countdown que Lady Gaga se faisait le luxe d’égrener lors de récentes apparitions (cf. Friday Night with Jonathan Ross, la semaine dernière). « Enfin », diront certains. « Je m’en brosse le nombril au pinceau de l’indifférence », noteraient d’autres (citant Achille Talon). « Quelqu’un reprendra du gigot ? », demanderont, enfin, ceux qui dînaient au moment de cette annonce.
Lady Gaga nous refait le coup du minifilm qui avait tant plu (notamment à ma mère) avec Paparazzi. Elle embringue Beyoncé dans son délire, minutieusement construit d’après des références cinématographiques plus ou moins claires : le film de « femmes en prison », la référence visuelle à Kill Bill, la référence théorique à Thelma et Louise, ..., et ainsi de suite. Il y a même des « références de références », et des auto-références. Je vais m’expliquer.
L’allusion la plus claire, c’est celle à Tarantino. Le « Pussy Wagon », que la blonde héroïne de Kill Bill, Beatrix, vole à l’infirmier qui abuse d’elle dans son coma, devient l’objet d’un détournement : d’abord symbole du baiseur gras et odieux susnommé, devenu celui, féministe, de la femme seule qui affirme son pouvoir (le pouvoir du pussy, le « minou », donc), la grosse Chevrolet Silverado devient un genre de temple lesbien (comme la décapotable qui accueille Thelma et Louise), mais un temple sur roues qui permet la fuite des deux criminelles. Là où il y a double-référence, c’est dans le scénario du clip : notez en effet qu’en concert, on annonce que le personnage de la chanson interprétée par Lady Gaga fait partie d’un gang féminin et qu’elle a été arrêtée pour avoir assassiné son boyfriend avec le fil du téléphone (elle en avait déjà tué un au poison dans Paparazzi). Le clip prend donc place dans une prison de femme (une prison for bitches, est-il même indiqué). Il faut savoir que les films WIP – Women In Prison – ont connu une gloire éphémère dans les années 70 : il y était toujours questions de matonnes sadiques et lesbiennes et de prisonnières promptes à se bastonner à la cantoche ou sous les douches. La mode n’a pas duré, mais elle sera un réservoir de références pour des réalisateurs comme Tarantino (tiens, comme par hasard), qui les additionneront à des citations de films de « gang de filles » (le Swtichblade Sisters de Jack Hill, par exemple) pour produire des films tels que Kill Bill, qui est donc un monument de références pour le cinéphile averti.
Ainsi donc, outre la référence évidente au film WIP, si je dis que le personnage de la black sexy interprété par Beyoncé est nettement inspiré de celui de Vernita Green dans Kill Bill (interprété par la bondissante Vivica Fox), il s’agit d’une « double référence », puisque Vernita Green est déjà une gros clin d’œil aux personnages qu’interprète Pam Grier dans Coffy (1973) et Foxy Brown (1974). (On admettra ainsi que la boucle est bouclée quand Tarantino refait tourner Pam Grier en 1997 pour son rôle de Jackie Brown, où elle interprète encore une fois l’archétype de la femme noire puissante et sexuelle qu’elle était déjà dans les films de blaxploitation des années 70(*).)
Pour ce qui est de l’autoréférence, on en trouvera au moins deux : à 1’21, on entend un autre titre de la Lady alors qu’elle est dans la cour avec ses nouvelles amies (Paper Gangsta), et on retrouve, à la fin (à 8’48), la photo prise d’elle lorsqu’elle se fait arrêter pour le crime qu’elle commet dans Paparazzi. Autoréférence supplétive : alors qu’elle n’a de cesse de clamer (depuis Bad Romance jusqu’à Dance In The Dark) qu’elle est une free bitch, baby, elle se trouve ici dans une « prison for bitches ».
Le contrepied des lyrics. – Si les paroles de la chanson nous laisse croire, en écoutant l’album, que la jeune fille s’adresse à son casse-pied de boyfriend qui ne veut pas la laisser danser tranquillement en l’interrompant sans arrêt de ses coups de fil, l’interprétation donnée par le clip est bien différente. Deux interprétations se complètent ici : soit elle est en prison parce qu’elle a, effectivement, étranglé son jules avec le fil du téléphone dont il faisait manifestement trop usage (« tu périras par où tu as péché », c’est l’idée, en gros), soit elle revit chacun de anciens phone calls mais depuis sa prison, où toutes ses réponses, qui sont les mêmes, prennent ironiquement un autre sens.
Elle n’a « pas de réseau au club », ou du moins, il y a beaucoup de bruit dans le réfectoire où elle prend l’appel, ainsi, elle « n’entend pas » qu’il la quitte, d’autant qu’elle est kinda busy : « pas mal occupée », donc, puisqu’elle danse en prison dans de la lingerie cloutée. Ambiance Cell Block Tango de Chicago : des femmes à demi-nues qui dansent en se tenant aux barreaux. « Tu aurais dû faire des projets avec moi [plus tôt], tu savais que j’étais libre », mais plus maintenant ; « arrête d’appeler, j’ai laissé mon cœur et ma tête sur la piste », qui est donc le couloir de la prison, le death row, peut-être même. On peut donc « appeler tant qu’[on] veut à la maison, pas moyen de [la] joindre » : forcément, elle est en taule. (A 4’32, on appréciera le petit pas de danse à la Mickael Jackson.) Là, Beyoncé vient la chercher, et pour elle, il n’est pas question de « laisser ses filles » (donc clairement, ici, son gang) juste parce que son gusse la harcèle au téléphone. On appréciera, ici, la scène ultra-écrite à la Tarantino : alignement de dictons et de banalités sur un ton sentencieux, tourné en studio devant un fond qui défile. (On appréciera peut-être moins le placement de produit, déjà le deuxième (Polaroïd, juste après Virgin Mobile) ; mais bon, comment vous croyez qu’elle paie ses vidéos ?)
La scène qui suit est sous-titrée, autre effet charmant, et depuis sa cuisine, Gaga est filmée pour Poison TV en plan large comme un Joël Robuchon pédagogue (et tout aussi hiératique) sur Cuisine tv qui vous explique le détail de sa recette : Let’s make a sandwich, peut-on lire, et la blonde exécute son « cook’n’kill » au milieu d’une tripotée de sémillants cuistots qui sautillent, après avoir raccroché – encore – puisqu’elle est, dit-elle, à une fête. (Pour le détail : une dose de mort au rat, une demi-dose de méta-cyanide, une autre demie de fex-M3, et une entière de Tiberium ; « secouez et servez ; bonne chance ! »)
Bien sûr Lady Gaga a cuisiné pour tout le monde et donc, sur un décompte partant de 3 – mimé par Gaga et sous-titré en allemand – tout le monde meurt, y compris un dogue de la race qu’elle semblait tant apprécier sur Poker Face. Voilà, ensuite, les vivants font une petite danse, nos héroïnes sont –logiquement – déguisées en Wonder Women (même les ongles de Beyoncé sont peints en stars and stripes). (On aura compris, ici, qu’on n’a plus que des refrains, donc plus la peine d’étudier les paroles dans le détail.)



Vous aurez enfin remarqué que notre demoiselle a les cheveux jaune sale avec « ça » de racines. J’ajoute à cela que récemment, David Lachapelle lui a fait crêper la touffe comme Mamie Cher, et qu’avant cela, il a immortalisé Amanda Lepore façon sérigraphies warholienne de Marilyn Monroe et de Liz Taylor. J’en déduis qu’en multipliant ses apparences, en se « sérigraphiant » elle-même, symboliquement sa couleur de cheveux « vire », comme si elle était le résultat d’une couleur blonde ronéotypée à l’extrême. Autre collaboration à noter entre le photographe et la chanteuse, dans un autre genre : l’excellent cliché façon Metropolis. Je souligne également, puisque nous en sommes aux détails, que le lit carbonisé qu’on trouve à la fin du clip Bad Romance est (selon moi) un renvoi explicite à d’autres photos de Lachapelle, jamais le dernier pour nous créer des ambiances fin du monde. (Deux autres références dans Telephone à des séries plus anciennes du photographe : l’ambiance chambre d’hôtel douteuse de motel minable dans lequel Beyoncé s’agite, et les cinquantenaires bodybuildées qui bossent comme gardiennes de la prison.)
La minute qui suit (Lady Gaga en combinaison panthère), c’est cadeau. On revient pour finir sur une scène de fuite façon Tarantino (dialogue insipide sensé être chargé d’émotions), et c’est également ici qu’il faut voire la référence à Thelma et Louise, road movie crypto-lesbien des deux copines qui meurent ensemble pour échapper à la police – en se prenant la main comme le font Lady Gaga et Beyoncé une fois leur forfait commis et ainsi, leur pacte scellé (vérifiez mes dires, je vous en prie). On s’amusera que l’homicide, présenté dans le flash info, soit sous-titré « The Telephone effect », et que la ligne d’infos qui défile en bas de l’écran le soit dans une langue étrangère du norvégien, je dirais au pif).
Enfin, le fait qu’elles soient déguisées dans d’amples draps n’a probablement, en revanche, aucun rapport avec des histoires de drag-queens parcourant des déserts.
J’aimerai, pour conclure, remarquer que Lady Gaga chante pour des filles décidées à faire fi de tout mâle, fût-il Lord Gogo, alors que Britney Spears chante (chantait ? S’il te plaît, reviens !) pour des adolescentes attardées : si dans ce Telephone il est clairement question de s’affranchir de la domination masculine (bon c’est plus l’héritage du girl power des Spice Girls que celui de Simone de Beauvoir), dans Phonography, Britney Spears minaudait les détails techniques lui permettant de faire l’amour au téléphone (le bluetooth étant essentiel puisqu’elle a « besoin d’avoir les mains libres » – sans commentaire).
J*
(*) La boucle est d’autant plus bouclée que la coupe afro et le patronyme Foxy serviront directement au personnage de Foxy Cleopatra (Cleopatra étant au demeurant le prénom de Tamara Dobson, autre actrice de la blaxploitation, jouant Cleopatra Jones dans le film éponyme de 1973) qu’on croise dans une suite d’Austin Powers, rôle interprété par… Beyoncé.
20:08 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : gaga, lepore, cher, marilyn, lachapelle, beyoncé, vernita, tarantino, grier, jack, hill, blaxploitation











Commentaires
Pour les cheveux jaune primaire, Cindy Lauper a eu sa période, elle aussi (pochette de l'album "twelve deadly guns" par exemple) .
Le look avec cheveux jaunes m'a aussi fait penser très fort aux dames de Roy Lichtenstein, non ?
Écrit par : Didier Garguilo | samedi, 13 mars 2010
Pour les cheveux jaune primaire, Cindy Lauper a eu sa période, elle aussi (pochette de l'album "twelve deadly guns" par exemple) .
Le look avec cheveux jaunes m'a aussi fait penser très fort aux dames de Roy Lichtenstein, non ?
Écrit par : Didier Garguilo | dimanche, 14 mars 2010
Ola, j'ai vu ton com' sur les inrocks et me voilà... bon le clip, je le trouve à ch..., la chanson, pareil mais ton analyse du sujet, alors là, sincèrement, je dis bravo!!
je mets ton blog en bonne place dans ma blogothèque
@+
Écrit par : Fab | dimanche, 14 mars 2010
Je veux m'abonner ostie!
Écrit par : Ludovic DOREL | jeudi, 15 avril 2010
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