vendredi, 07 mai 2010

Le choc des antihéros

Pour reprendre cette activité d’écriture, j’ai le choix entre vous entretenir de « la tentation de la dérestanysation » évoquée par Geneviève Breerette dans le numéro de printemps de Critique d’Art que je croiserai avec un article de l’avant-dernier numéro du Monde diplomatique, et vous faire une « critique croisée » de deux films vus récemment, Kick-Ass et Iron Man 2. J’attends que la foule de mes lecteurs se manifeste télépathiquement pour décider de la suite.


Ainsi donc, Pierre Restany ne sera pas vilipendé aujourd’hui. Parlons donc de divertissement, c’est-à-dire de cinéma, mais sans auteur, ou du moins, bien caché. (Ce préliminaire fait sur la qualité des films qui vont suivre, poursuivons.) Si je parle, dans le titre de mon article, d’antihéros, ce n’est pas par hasard. En réalité, ces films célèbrent les héros qu’on préfère : ceux qui ratent leur coup de temps en temps, et surtout ceux qui n’ont pas de superpouvoirs ; c’est-à-dire dans les deux cas, ceux dont on peut ressentir les émotions. Bien sûr que Superman peut prendre une branlée, a fortiori parce que la kriptonite le permet, mais enfin il est certain qu’on souffre davantage moralement quand c’est Batman qui se fait savater la tronche : il a beau faire des pompes en se levant et manger des weetabix au petit déjeuner, au final, il se fait péter les ratiches pareil. La seule nuance c’est qu’il n’a pas besoin d’aller en Hongrie pour un forfait râtelier (vol+hôtel+dentisterie) : Bruce Wayne, en civil, il est soigné convenablement. En même temps un superhéros, avec les baffes que ça prend, on lui conseille la mutuelle super intégrale 100%.

Aparté Batman riche de sens, puisqu’on dit souvent qu’il est un double dark d’Iron Man : tous les deux brillants, plein de pognon, jolis garçons et orphelins, Batman s’échine à éviter les filles (des fois qu’il tombe amoureux) et leur préfère la compagnie d’un trapéziste en collants (car c’est bien ce qu’est Robin), alors qu’Iron Man, lui, saute à peu près sur tout ce qui bouge (limite, un Terre-Neuve avec du gloss).

Face à Iron Man, Kick-Ass est un paisible loser qui veut juste plus d’amis sur Facebook et enfin « choper », comme disent les jeunes gens de nos jours, puisqu’il a les mains calleuses à force de se pougner. Le film éponyme commence comme une comédie, finit comme une comédie, sauf que quand une fillette dégomme tout ce qui bouge, on est plus dans Dog Pound que dans Cats’ eyes. Mais bon, elle a une perruque violette et des répliques cinglantes, donc ça passe, et on oublie – tout comme son père, d’ailleurs – qu’en tant que fillette, « puppy » et « poupée Bratz » ne devraient pas être des gros mots mais des choses éminemment sérieuses, au même titre que l’équitation et les Jonas Brothers. Personne n’est aussi désabusé à cet âge sans être quelque peu dérangé.

Puisqu’on parle du père, notons qu’il s’agit de Nicolas Cage. Un acteur avec des dents en plastique (un peu de méchanceté gratuite) qui est bon dans des rôles comiques et qui devrait, de temps en temps, arrêter les drames. Un peu comme Isabelle Huppert et la tragédie. Hon’ on a compris que t’étais bonne pour Tennessee Williams, mais là, sérieux, quand est-ce que tu nous refais du Huit femmes ou des Sœurs fâchées ?

Ainsi donc Nicolas Cage condense tous les pères des héros susmentionnés : absent (voire, mort), fier de sa progéniture et toujours là, en creux, paternaliste et doucereux.

 

Concrètement, que nous disent ces films ? Qu’être plein de pognon, ça déchire, sauf que ça peut pas acheter la santé (car on craint pour IronTonyManStark, oui on craint pour sa viiiie !), et qu’être fauché et pas avoir les moyens de se gadgétiser, c’est pas grave, pourvu que les idéaux soient assez solides pour qu’on s’y accroche, et qu’on y suspende aussi tout un film bancal (quoique avoir les moyens de sa vengeance, c’est quand même mieux). Alors ensuite, bien sûr, c’est à celui qui fera péter le plus de voitures, qui tuera le plus de vilains et qui aura la plus jolie pépée. Kick-Ass se dégote la fille de Kathryn dans Desperate Housewives après un vague quiproquo qui le fait passer pour gay, donc meilleur copain, donc malentendu mais au final, tout va bien, il la bascule sur une poubelle (probablement le renouveau du romantisme américain), tandis qu’Iron Man n’est pas loin de tomber dans les bras de l’agent triple joué par Scarlett Johansson, pour finalement préférer ceux de Pepper, sa fidèle assistante/manageuse/mère de substitution. Il faut souligner que Pepper Pots est autrement plus classe que Natalie Rushman, qu’on imagine volontiers éclater de rire en mangeant un hotdog rance sur une aire d’autoroute – alors que Pepper, elle, se terrerait sous terre si d’aventure elle devait roter son couscous. Mais enfin je divague, Pepper ne rote pas, d’ailleurs Pepper ne mange pas de couscous. Tout comme l’actrice Gwyneth Paltrow, l’héroïne qu’elle interprète ne se nourrit probablement que de graines et de foin. (Sans rire, cette actrice a la même tête et la même ligne depuis Shakespeare in Love, ça donne envie d’adopter le régime pouliche.) Soulignons la performance de Mickey Rourke, qui lui aussi à la même tête et la même ligne que d’habitude, c’est-à-dire son rôle de catcheur déglingué de The Wrestler. Même en étant pas second degré c’est toujours un monument du rire intérieur. On admirera le toujours impeccable Don Cheadle, qui aura pu passer à la postérité avec Hotel Rwanda (Paul Rusesabagina, 2004) mais qui finalement restera dans nos cœurs pour ce rôle de militaire best buddy de Tony Stark (oh, et aussi celui de Bernie dans Palace pour chiens).

Autre prouesse d’Iron Man : les noms des héros. Natalie Rushman est en fait une Russe qui porte le nom d’un dynastie impériale disparue au début du vingtième siècle, et un des méchants (le vilain vendeur d’armes) porte un nom à taper sur des clous. Hammer, marteau, en bon Français. Ils auraient pu tenter Hammershøi, au moins y’a hammer dedans donc c’est presque subtil, mais bon, une référence à la peinture figurative ET des emmerdes à l’Onu avec le Danemark, c’était beaucoup pour la Paramount (alors que du coup, Natalia Romanoff, hop !, ça passe, c’est pas les communistes qui vont pleurer le tsar au Conseil de Sécurité).

 

Bref, deux chefs-d’œuvre tonitruants qui vaudront également pour leur BO, Mika pour Kick-Ass et ACDC pour Iron Man.

J*

 

P.-Sc. : saviez-vous qu’un biopic sur Allen Ginsberg allait bientôt voir le jour ? ça s’appellera Howl et il y aura James Franco dedans. Pour peu qu’on y voie les jeunes Philip Glass et Patti Smith, je devrais mouiller ma culotte !

Commentaires

Je me permets de protester énergiquement contre "film éponyme".
Ca ne va pas.
Madame Bovary, Harry Potter et Iron Man (sympathique trio) sont les personnages éponymes de leurs romans et films respectifs, mais les romans ou les films ne sont pas éponymes du tout, non, non, non, non, non !! (j'avais dit énergiquement)

Écrit par : Didier Garguilo | lundi, 10 mai 2010

Ah bo*del, je viens de me prendre un fou rire avec le Terre-Neuve à gloss et le renouveau du romantisme américain!! Ca donnerait presque envie de voir Kick-Ass ;-)

Écrit par : Christine | mardi, 11 mai 2010

Quelle virtuosité ! Finesse rare de l'onomastique, audace des conseils diététiques et pertinence des informations filmographiques : tout y est !
Mais j'ai beau relire, je comprends toujours pas comment Isabelle Huppert se retrouve entre Kick-Ass et Iron Man, à jouer la comédie avec Nicolas Cage et ses dents en plastique.

Écrit par : Gus | mardi, 25 mai 2010

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