dimanche, 16 juillet 2006
Cronaca romana XXXIX – Last night Philip Glass saved my life
Si par hasard vous ne le saviez pas, la France a perdu son match face à l’Italie. Ainsi dimanche dernier j’ai regardé la partie chez des Italiennes qui habitent vers Piazza Bologna avec Antonello, Fabrizio, Paola, Nino, d’autres gens dont le prénom m’échappe…, et Caroline, expatriée française, nancéenne de surcroît ; si bien qu’à la mi-temps nous avons parlé de l’école de Nancy et des quelques constructions Liberty/Art Nouveau que l’on peut trouver à Rome. Comme quoi, le foot mène à tout.
Même si je me suis fait pas mal charrier les jours qui ont suivi, j’étais plutôt content. Je n’aurais pas aimé passer une soirée avec des Italiens tristes. Ils ont comme vous l’avez sûrement vu à la télé fêté dignement l’événement, par « dignement » il faut bien sûr comprendre « bruyamment » (klaxons, hymne et chants idiots, du genre du genre « Qui ne saute pas est Français ») et avec beaucoup d’alcool, mais ça n’en était pas moins bon enfant. Je crois que Nino est parti vers minuit ; moi, sous l’effet du pinard, j’étais parti tout court depuis un bon moment.
Je me suis réveillé le lendemain matin chez Antonello et Fabrizio, avec la tête qui tournait, un peu. Dans la douche, j’ai eu la surprise de découvrir un shampoing au yaourt. M’est revenu en mémoire quelque chose de très juste que disait David à propos des gens qui boivent leur premier pipi matinal : a priori, si ça sort de ton corps, ce n’est pas fait pour y retourner. Pour le yaourt, pareil. C’est fait pour être mangé, pas pour s’en touiller le crâne (encore que dans ce genre Science et Vie racontait il y a quelques temps qu’on parlait de se laver les mains au yaourt dans les hôpitaux, parce que c’est plein de « bonnes bactéries » qui nettoient mieux que le savon, enfin quelque chose dans cet esprit).
J’ai abandonné l’idée d’aller à la plage ; j’ai acheté le Paperino de juillet et je suis rentré.
Le soir, Nino m’a appris que Philip Glass passait à Frascati, petit village médiéval niché sur les hauteurs environnantes de Rome. Je vous parle souvent de Philip Glass sans jamais vous dire comment je l’ai connu. En fait, il y a quelques année – déjà – un ami m’avait fait écouté l’adaptation qu’il avait faite pour orchestre d’une musique d’Aphex Twin. Ca m’avait plu. Le lendemain, j’allai à la médiathèque où m’attendait Akhenaten (qui reste à mon avis son meilleur opéra). Et ainsi de suite…
Dans mon esprit, il n’était pas concevable qu’il restât encore des places, pour la bonne raison que Philip Glass est de renommée internationale et que, selon moi, c’est le plus grand compositeur contemporain qui soit (alors oui, on pourra encore me parler de Boulez, mais « Boulez » et « compositeur » dans la même phrase me font le même effet que les associations « Gastronomie/Royaume-Uni » ou « Politique/Suisse » : un crise d’asthme tellement je rigole). Nino m’a rappelé que les Italiens étaient moins snobs que les Français (ce qui reste à prouver) et, dans un évident rapport de cause à effet, m’a dit que ça valait la peine d’essayer.
Déjà, il fallait savoir comment se rendre à Frascati en évitant la solution taxi. Après quelques recherches, j’ai vu qu’un train régional y allait de Termini, donc hop, j’y suis allé le mardi pour repérer les lieux. Accueilli par une affiche indiquant « Mercoledì 12 Luglio ; Ore 21,30 ; Villa Aldobrandini / Philip Glass : Works for Solo Piano and Orchestra / Con l’orchestra strumentale città di Prato », mon coeur s’est mis à battre très fort tandis que ma tête émettait une succession de « pourvu que ». Car oui, Bach est mort, Purcell aussi, Haendel a suivi, et tous les autres que j’aime avec – Boulez, lui, se porte bien – est seul reste Philip Glass, soixante-dix ans l’année prochaine.
Je suis arrivé à Frascati sur les coups d’une heure de l’après-midi ; Frascati, ville morte et angoissante où pas une boutique n’était ouverte. Frascati est une petite ville fort appréciée des prélats catholiques depuis le haut Moyen-Âge, et ils ont pris l’habitude de s’y faire construire des villas magnifiques pour le week-end. Ainsi Glass jouait dans les jardins de la Villa Aldobrandini.
A l’office de tourisme on a pu me renseigner : oui, le concert était le lendemain ; non, ils ne vendaient pas de place mais oui, il y avait une billetterie un peu plus bas qui ouvrait à trois heures.
Arrivé devant la billetterie, qui ouvrait à cinq heures, j’ai pris mon mal en patience et décidé d’aller jeter un œil à quelques-unes de ses villas, dont l’accès est bien entendu interdit. La Villa Tuscolana tout d’abord, la plus grosse de toutes, où l’on trouve désormais un luxueux hôtel dix-huit étoiles, qui surplombe la ville et l’agréable parc du Tuscolo ; puis la Villa Aldobrandini, construite au siècle suivant, qui est encore habitée d’ailleurs par quelque prince rendu fou par trois générations de mariages consanguins – mettons que j’exagère un peu sur ce point.
Complètement épuisé par cette marche, je suis redescendu dans le « centre » à la recherche de quelque chose d’ouvert pour me restaurer un peu.
Enfin, l’heure fatidique est arrivée. Je suis arrivé à la billetterie ou, d’une voix altérée, j’ai demandé s’il restait ne serait-ce qu’une place pour le lendemain soir.
« Oui, bien sûr », me fit le jeune homme dont le charmant physique me frappa pas immédiatement tant j’étais occupé à manifester ma joie en faisant des claquettes sur son comptoir.
Soulagé, également de 23€, je suis rentré à Rome-ville et ai, le soir, de nouveau remercié Nino pour cette précieuse information.
Le lendemain, j’ai passé un moment avec Antonello, un autre avec Annabelle, puis je suis rentré chez moi pour me faire joli. J’ai emporté la jaquette du dvd de Satyagraha et le livret de la Symphonie n°8, dans l’espoir d’obtenir deux autographes de Sa Sainteté. « Ouverture des portes : 20h. ; Concert : 21h.30 », indiquait le billet. Arrivé à Frascati à 20h., et pas précisément disposé à poireauté une heure et demie, j’ai trouvé un sympathique petit restaurant. J’ai remarqué également que les habitants commençaient à sortir de chez eux à partir de cette heure ; avant, ils dorment. Je suis arrivé sur les coups de 21h. ou un monde fou attendait que les ouvreuses procèdent… Euh, à l’ouverture. Les places n’étant pas numérotées, les premiers arrivés étaient donc les premiers – et les mieux – servis. Lorsque à 21h.15, nous sommes entrés, j’ai accéléré le pas – sans non plus courir – et, joie youpla-pouêt, me suis retrouvé au cinquième rang. En attendant le début, j’ai papoté avec mon voisin, un certain Mariano, qui se demandait ce qui pouvait être programmé : j’ai parié pour les Metamorphosis, Façades, Company et des extraits de la B.O. de The Hours.
Et puis Il est arrivé. Egal à lui-même, de ce que j’ai pu en voir dans le documentaire Looking Glass : un gentil dépressif, le genre, qui va mal parce que tout va trop bien.
Il s’est assis au piano et a expliqué qu’il commencerait par jouer seul ; et sans plus attendre, a attaqué par la Metamorphosis 4, ma préférée, a enchaîné sur la Metamorphosis 2 et enfin la 1. Il s’est levé, a salué, s’est rassis, a marmonné quelque chose que je n’ai pas compris et a joué trois morceaux que je ne connaissais pas. (Bah oui, je suis comme vous, j’y croyais pas. J’ai vingt-et-un cd de lui, je savais bien que je ne connaissais pas tout, donc je fus agréablement surpris.)
Il a salué de nouveau, fait un gentil sourire puis est sorti de scène. On a poussé le piano et l’orchestre de Prato l’a remplacé. Ils ont commencé par jouer Façades, puis la Symphonie n°3 dont le contraste entre le troisième mouvement et le suivant me fait toujours un frisson ; ensuite Philip Glass est revenu et il a joué l' Opening des Metamorphosis dans une adaptation pour orchestre.
Et puis voilà, c’était fini. Les applaudissements furent nourris et mérités (bien sûr). Philip Glass a souri, encore, et puis il est parti. Comme les gens se levaient, je suis immédiatement parti du côté de la scène où un jeune homme au physique avenant (décidément) barrait l’accès ; je lui ai expliquer que je ne partirai pas tant que je n’aurai pas mon autographe. Il m’a dit « je vais voir ce que je peux faire », une collègue l’a rejoint, a fait un aller-retour, et est revenue en disant : « Il est monté dans un taxi à peine sorti de scène ».
Ah, bon, bof, bon, ben tant pis, et merci quand même.
Je m’apprêtais à retourner à la gare pour y dormir – car oui, pas de bus de nuit, pas de train de nuit, donc j’étais bon pour dormir sur un banc en attendant le premier train, à cinq heures et demie du matin, mais enfin ça ne me faisait pas peur – quand, en descendant, j’ai vu Mariano, mon voisin de concert, et deux amis, qui commençait à dîner. Sur leur invitation, je les ai rejoints ; la fin de soirée fut ainsi fort sympathique, d’autant plus qu’ils m’ont ramené à Rome, à deux cents mètres de chez moi.
Le jeudi, Monsieur A., le directeur du Centre Saint-Louis des Français (San Luigi dei Francesi, pour les italophones) faisait un petit cocktail pour son départ et son épouse, que je connaissais notamment par Chateaubriand (l’école française, pas le dépressif d’outre-tombe), m’avait demandé de venir pour lui donner un coup de main et s’assurer que tout se passe bien. J’ai emmené Annabelle qui sait se montrer très efficace dans ces situations. Bref, le champagne était frais, les invités nombreux et de toutes situations – ambassadeurs, évêques, voisins, amis, collègues. Vers 21h., les derniers sont partis, tandis que Mgr Pierre-Etienne Quelque Chose, « En toute simplicité », plaisanta-t-il, me parlait des séminaristes arrivés depuis peu.
La nuit tombant dans le cloître de Saint-Louis, Monsieur et madame A., Annabelle et moi avons un peu papoté de l’année passée et de celle qui arrivait. Madame A. s’est demandé ce qu’elle allait faire de l’énorme plante qu’on lui avait apportée, tandis que Monsieur m’expliquait les avantages d’être un homme en faisant référence au Dupont que Monsieur Untel lui avait offert quelques instants auparavant.
Anna et moi avons ensuite rejoint un petit groupe franco-italien pour une petite fête officieuse qui se faisait devant le Farnèse, en attendant l’officielle du lendemain. A minuit, nous avons tous entonné la Marseillaise, puis nous sommes partis nous cuiter ailleurs, parce que bon, quand même.
Le lendemain, je devais retrouver J.-B. à Campo dei Fiori pour, cette fois, entrer dans le Farnèse et prendre part à la « petite » réception organisée par M. l’Ambassadeur, à l’occasion de laquelle il ouvre tous les salons qui sont d’habitude fermés à la visite. Et puis J.-B. n’est pas venu, j’ai attendu un moment, puis un autre moment devant le Farnèse – où, déjà, une foule élégante se pressait, tandis qu’une dame elle aussi très élégante cochait sa longue liste sur laquelle je n’étais pas (bouhouhou). Adrénaline, très en retard, m’a rejoint, après avoir marqué un temps d’arrêt devant les soldats à cheval et en bicornes. Il y a eu ensuite un défilé de grosses voitures à vitres teintées, dont sont sortis des messieurs élégants à cheveux argentés, des dames élégantes dont certaines avaient la face toute figée, et sans coup férir, tout à coup, Romano Prodi, précédé d’une caméra, accompagné de son épouse et suivi de deux gardes du corps. En fait il est beaucoup plus grand en vrai, et il fait moins grassouillet. J’ai croisé M. et Mme A. (ceux de la veille au soir, donc – d’ailleurs Mme A. était encore très élégante) qui se sont presque jetés sur moi quand ils m’ont vu, ce qui a donné l’impression aux autres personnes qui attendaient devant le Palais que j’étais quelqu’un d’important (« Vous avez vu, je connais quelqu’un qui sort du Palais », dans le genre).
Puisque donc, J.-B. était aux abonnés absents, nous sommes allés dîner dans un petit restaurant sympathique pour, comme toujours, piailler de néo-plasticisme, de Zidane et de la couleur qui s’accorde le mieux avec le fuchsia. Complètement repus, nous sommes retournés au Farnèse où, encore bon nombre de personnes se pressaient devant l’entrée ; nous nous sommes approchés et là… J’ai reconnu un gendarme – eh oui, ambassade de France, donc gendarmerie nationale – que j’avais rencontré lors de ma visite avec Sophie (cf. CR XXXVI) et avec qui j’avais un peu papoté, juste assez pour qu’il me reconnaisse à ce moment-là. Donc hop, même sans invitation et l’air de rien, nous sommes rentrés.
Il y avait encore un monde fou ; pour être déjà venu, je savais précisément où il fallait aller. J’ai emmené Adeline, dont le menton touchait presque terre de stupéfaction, dans le Grand Salon, puis dans la galerie des Carrache ; elle a d’ailleurs émis un petit « Ah ouais j’kiffe » en voyant les époustouflantes fresques des peintres bolognais. Nous nous sommes promenés de salon en salon, piochant petits fours et coupes de champagne – mais pas trop, puisqu’on sortait de table… M. l’Ambassadeur avait ouvert tout le premier étage, y compris son bureau !, où nous nous sommes arrêtés un moment et où j’ai retrouvé une connaissance, l’époux du consul de France près le Saint-Siège, avec qui j’ai papoté un moment ; au fil des salons j’ai rencontré d’autres gens encore tandis qu’Adeline s’extasiait devant les tableaux, les tapisseries, les lustres, me murmurant « ça doit être ça, la vie de princesse », tout en commentant, avec son habituelle candeur, ce qu’elle a appelé toute la soirée le « consulat de France » malgré mes corrections permanentes.
En partant, nous avons croisé sur le chemin Sébastien, dont je vous parlais dans la C. XXVII-B, avec qui nous avons parlé un moment, avant de rejoindre dans un bar deux nouveaux amis que nous venions de nous faire au Palais – l’alcool aidant, c’est fou les amis qu’on peut se faire – et nous sommes passés du champagne à la Démon (vous savez, la bière qui tire à 12°).
Sur les coups de deux heures, nous avons salué Jean et Xavier – ce sont leurs prénoms – puis nous sommes rentrés ; Adeline chez Sandra, moi chez moi. Bien entendu dans le bus de nuit, et comme toujours par hasard, j’ai retrouvé le Luxembourgeois Christian et deux amies qui allaient à je ne sais quelle fête du côté de Santa Maria Maggiore. J’ai poliment décliné l’invitation, rêvant de mes draps et de d’une bouteille d’eau fraîche.
Le samedi fut culturel puisque la Villa Médicis proposait une exposition d’Ettore Spalletti, dont la présentation indiquait qu’il « semble s’échapper de toute classification ». Le thème : la couleur, qui « s’étend sèche épaissit, repose » (ponctuation de Spalletti lui-même). Au final, une exposition plutôt déconcertante – le mot est faible – de grands cadres monochromes pastel.
Comme nous – moi, Adeline et Sandra, que j’avais invitées à me suivre – ne sommes pas plus bêtes que d’autres et qu’au bout du jardin, avait lieu une autre exposition (normalement terminée il y a quatre jours), nous avons amorti le prix du billet pour y faire un tour : agréable surprise en voyant le travail de Raphaël Thierry, Visions In Dust, un alignement de cent cinquante et un fusains et autres installations curieuses (Les Stéréoscopes, Le Couloir ), déjà plus parlant que ce que nous venions de voir.
S’ensuivit un petit jus de myrtilles (c’est d’un snob) et diverses discussions d’intérêt relatif…, puis je suis rentré faire un peu de courrier.
Vous noterez que je mets en ligne ma chronique avec un peu d’avance mais demain, contre toute attente et presque malgré ma volonté, je vais à la plage avec les filles – je hais la plage le dimanche, je préfère le lundi parce que les musées sont fermés. Bref, au moment où la majorité de mes neuf lecteurs liront ceci, je serai déjà en train de pester contre les familles nombreuses, les play-boys… du dimanche justement et le sable sur ma serviette, que j’ai pourtant achetée format voile de catamaran.
Et bref, bonne lecture, bon dimanche… A la semaine prochaine pour la quarantième !
J*
02:58 | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Rome, Malldwight, Willywalt, Farnèse, Médicis, Glass










