mardi, 26 décembre 2006

Présent proche

 

21 décembre 2006, 14h.15

Paris, musée d’Orsay

 

            Je suis au restaurant du musée d’Orsay. Au deuxième étage. Pas aux cinquième et sixième étages, suffocants, étroits, où l’on ne fait que de la restauration rapide et, pour cette raison, où l’on me jetterait probablement un regard torve parce que j’ai sorti un stylo et mon carnet noir avec la nette intention de prendre mon temps. Au deuxième, on sert meilleur – pas forcément plus gentiment – et la clientèle, si elle n’a pas de conversation plus intéressante qu’en haut, du moins la tient-elle à mi-voix.

            A quelques exceptions, la plupart des gens sont élégants. Un homme m’a jeté un regard peu aimable quand je suis entré dans la grrrrande salle et que mes chaussures oranges et magnifiques ont grincé sur le parquet. Un épileptique a manifesté son inquiétude lorsque, dans son regard, se sont mêlées les bandes vert fluo de mon pull aux jaunes et oranges du t-shirt que je portais dessous – bon, ok, pour l’épileptique, j’invente.

 

            Orsay me rend la plupart du temps un peu mélancolique, un peu amer mais en même temps, tout à fait serein. Il n’y a sûrement pas d’explication nette à ce sujet, pas de vraie raison sur cet état un peu lointain. Je crois que je ne pourrais pas être autrement que seul à Orsay, car se mêlent à l’instant présent les « autres fois », et peut-être que seule une nouvelle exposition dans le musée ou une nouvelle carte au restaurant peuvent me permettre de distinguer l’instant qui est de celui qui fut, ou qui aurait encore pu être.

J’ai vu Denis – Maurice Denis. Belle exposition qui m’a renvoyé, un moment hébété, dans les décors cotonneux de Vuillard, des années plus tôt, au Grand Palais. (Les lecteurs des Fragments auront peut-être une idée plus précise de l’idée que j’évoque plus avant.)

J’ai aussi pu admirer la donation Rispal, collectionneur de nos belles terres d’Auvergne monté à la capitale y travailler, et qui s’enticha d’objets, meubles…, de style Art nouveau. En la matière je ne connaissais que Van de Velde, Guimard, et quelques autres ; le fonds Rispal m’a davantage éclairé, même si on pourrait moyennement apprécier que l’héritière Rispal profite du don énorme de la collection de son père pour s’octroyer deux vitrines et y exposer des œuvres à elle, d’un intérêt somme toute très relatif.

 

 

18h.30, Beaubourg.

 

            Je viens de finir l’expo Hergé, qui a commencé hier. C’était plutôt amusant, bon enfant. Anecdote moyennement intéressante : en sortant d’Orsay, j’étais bêtement en train trait de feuilleter Toute l’Histoire qui a fait un dossier sur la chute des civilisations – thème déjà abordé avec Jared Diamond dans un Monde 2 de l’été dernier, autant dire que je lisais de loin – et puis sans raison, j’ai regardé autour de moi. Et là, qui vois-je, plongée dans ses pensées ? La déplaisante Christine, l’insupportable Angot, l’exécrable Christine Angot. Elle était en train de prendre des notes, probablement pour le prochain opus dont elle gratifiera prochainement l’humanité pour justifier de sa misérable existence.

J’ai hésite entre :

-         lui mettre le nez dans sa boisson en lui hurlant farouchement des insanités,

-         psalmodier des litanies à la mémoire des arbres abattus pour publier ses insanités,

-         lui demander très fort : « Et finalement, pourquoi le Brésil ? » en me mettant nu et courir en criant des insanités,

-         la laisser tranquille parce qu’après tout, l’impéritie littéraire ne mérite pas qu’on s’acharne ainsi sur quelqu’un ; mais ne pas hésiter à lancer une petite insanité avant de partir.

 

J’ai eu A. au téléphone qui me rejoindra tout à l’heure. Demain, Rembrandt au Louvre si tout va bien. Si je me lève trop tard, et comme A. habite dans le IXème, il me reste le musée Moreau.

 

 

22 décembre 2006, 22h.25

Dans le train qui me ramène de Lyon.

 

            Implacable cohue : le train qui me ramène vers mes vertes pâtures est absolument surchargé. Tant et si bien que le rouleur – le conducteur – a demandé d’évacuer les voyages pour Roanne et Tarare vers une autre ligne pour faire moins de poids.

…car oui, au final, j’ai fait un crochet par Lyon pour dîner avec R. A Bellecour, je suis resté un moment pensif devant la grande roue qui, plus que celle installée à Clermont pour les fêtes (cf. les articles de J~ du 1 et et 6 décembre), me rappela la même, au même endroit, trois ans plus tôt.

Puis R. est arrivé.

« Dans mon souvenir, la roue était plus petite et l’hôtel d’à côté, plus grand. »

Il n’a rien dit – R. ne dit rien. Il a le silence expectatif.

            Nous sommes allés boire un chocolat. Le serveur a arrondi l’œil quand je lui ai demandé s’il était à l’eau ou au lait – le chocolat, pas le serveur lui-même.

« Pour être honnête, on le fait avec de l’eau. Mais on met une pointe de lait à la fin. »

N’ayons pas peur des métaphores. Question souple : combien d’entre nous rajoutent une « pointe de lait » à leur personnalité pour donner l’impression que leur être tout entier est lacté ?

Et quel est ce lait ?

 

            Nous avons dîné ailleurs et évoqué le passé simple, le présent continu et le futur proche, qui aurait failli être antérieur (cf. un certain 28 avril), puis je suis venu m’entasser dans ce train. Chez moi m’attendent Em, Marion (aka Minimounette) et Julien ainsi que la vaisselle de mercredi soir… Car oui, mercredi soir, réception éloquente : comme quelques-uns de mes invités n’étaient pas disponibles le jeudi – ce qui était également mon cas – j’ai transformé je jeudi mondain en mercredi milanais, c’est-à-dire, selon le sens romain, un apéro dinatoire qui permettait, à une époque lointaine, de picoler en évitant les frais de dîner mais en grignotant malgré tout. Tout ceci fut rapidement détourné en quelque chose d’un peu plus classieux, comme vous vous le rappelez sûrement dans un certain nombres de mes chroniques romaines.

Bref, on était une bonne douzaine, on a picolé, on a rigolé, on a mangé, encore. Les gens sont partis, du moins je présume puisque à partir d’un certain moment de la soirée, je n’étais plus sûr de rien, sinon que Viognier + Carignan + Muscat + plein d’autres substances alcoolisées, = un J* passablement éméché qui fait « gnéhéhéhéhéhé » quand on lui dit prout.

 

 

24 décembre 2006, 8h.14

Dans le train qui m’emmène à Moulins.

 

            Je me suis réveillé en sursaut ce matin, quelques minutes avant que mon réveil ne sonne à 6h.22. Je me suis couché très tard hier. J~ et Em sont venus pour qu’on se fasse un pitit Noël entre nous, des cadeaux et de la nourriture, plein de nourriture. Le réveillon approche à grands pas et avec lui, une farandole de plats gras et sucrés dont le nombre de kilocalories approche celui du PIB d’un pays pauvre.

Je suis en route pour Moulins où je vais chercher MP et tout un tas de tirelires de Noël. Avant, MP cassait sa tirelire et faisait des cadeaux. Depuis quelques années, elle remplit des tirelires, toute l’année, qu’elle offre, pleines à craquer. C’est ainsi que, depuis des mois, dans ma chambre à coucher à Moulins, je peux soupeser une vache dont l’arrière-train est un demi-ballon de foot à hexagones bleus et en mesurer l’augmentation pondérale. C’est d’un goût charmant, mais c’est plein de sous, alors on s’en fout.

Hier soir donc, nous nous sommes pré-gavés en attendant ce soir et demain, puis nous nous sommes fait des cadeaux. Pas de vraies surprises, puisque nous avions passé commande les uns auprès des autres, augmenté et diminué les budgets en fonction.

 

            Le seul qui a fait tache, évidemment, c’est Jtf, arrivé beaucoup plus tard, qui n’avait rien de mieux à faire que de fêter un PACS un 23 décembre. Lui, évidemment, n’avait pas envisagé de demander avant – certes, cela garantit l’effet de surprise, mais de mauvaise surprise pour lui, puisqu’il m’a offert un livre que j’ai déjà.

(Evidemment, un garçon qui suit assidûment les aventures de Bob l’Eponge n’est pas censé avoir le Lalande dans sa bibliothèque – a fortiori, il n’est pas censé avoir de bibliothèque du tout.)

Trop tard !

Il ira me le changer.

 

            Tout à l’heure je vais donc conduire la vénérable vieille dame blonde à Barberier, où elle prétendra, au cours des repas successifs qu’elle y prendra, que du champagne, elle n’en boit qu’ici, du blanc, elle n’en boit qu’ici, ce qui fonctionne également avec le vin rouge ou n’importe quoi d’autre qui contient de l’alcool (sauf le parfum ; le parfum elle n’en boit jamais, et nulle part).

 

 

Si mon foie n’explose pas, je vous donnerai des nouvelles dans la semaine.

 

J*

 

 

P.-Sc. : devinette de Noël. Quand MP déclare : « j’ai les yeux trop gros », quelle expression couramment employée a-t-elle massacrée ?