mardi, 15 mai 2007

The days are just packed

Un jour férié, pour un étudiant normal, c’est un jour comme les autres.

 

Sous la torture (privation répétée de mauvaise musique, interdiction de s’habiller autrement qu’en Petit bateau), un étudiant lambda vous avouera qu’il fait bien, chaque semaine (et en dehors du week-end), au bas mot une ou deux grasses matinées supplémentaires, parce que les avant-veilles qui en sont à l’origine ont été suffisamment riches en événements (ou en bière) pour qu’au matin, le damoiseau, ou la damoiselle, ou les deux en même temps (et, selon la quantité de bière susmentionnée, il n’est pas rare que les deux se retrouvent dans le même lit ou, s’il n’y a pas de lit, disons, dans une certaine connivence horizontale), n’aient pas le courage de se lever lorsque le réveil claironne à 6h.52, ou éteignent sans ménagement la radio, automatiquement mise en route lorsque la voix assurée de Nicolas Demorand annonce : « Vous écoutez France-Inter, il est sept heures. Les informations par Machin Truc (ou Machine Bidule, d’ailleurs). »

 

Voilà pour l’étudiant lambda, celui qui n’a ni stage (comme moi) ni travail à mi-temps (comme moi) pendant qu’il a encore cours (comme moi, mais plus pour très longtemps).

L’étudiant lambda, le jour férié, donc, se lève vers dix ou onze heures, si tout va bien, c'est-à-dire, si son cycle de sommeil est normalement réglé sur sept ou huit heures.

Moi, le matin du 8 mai, je me suis levé vers huit heures, seul. Alors oui, je vous entends dire « ouais ouais, c’est ça, trop on y croit. » Ben si. Parce que je suis biologiquement programmé pour nier la grasse matinée (encore qu’avec quelques efforts, je ne nie pas toujours, hein).

Et j’ai fait ce que je fais quand j’ai un long et magnifique moment de libre, seul. J’ai écrit. Dans les Débordements temporels, une dizaine de pages ; première partie, troisième partie, annexes. J’ai redimensionné des photos. J’ai rangé. Fait un brin de ménage. Ecouté la radio. Mangé des rognons, avec de la mâche.

 

L’étudiant est, en période d’examens, assez comparable à un rognon : s’il est mal préparé, il ne donne rien de bon. Et pour faire cuire des rognons ou passer un examen sans préparation, il y a des trucs.

Vos rognons ont encore le goût de l’urine qu’ils ont filtré lorsqu’ils fonctionnaient ? Mettez de l’oignon, faites réduire du vinaigre. L’étudiant a goût d’urine aussi ? C’est donc un répugnant personnage, et d’ailleurs, vous entretenez avec lui des rapports qui ne sont plus strictement universitaires. Mais bref. L’étudiant mal préparé, selon un procédé analogue, noiera le poisson (ou le rognon, comme vous voulez) sous une montagne d’arguments spécieux (les oignons) arrosés d’arguties pompeuses (de la crème à 18%).

 

C’est finalement ce qui s’est produit, jeudi, lors de mon partiel de droit de la propriété privée : je n’avais pas besoin des trois heures proposées pour disserter sur un sujet aussi captivant que « le statut juridique de l’animal ». Fort de mon Code civil, j’ai tiré toute sa substantifique moelle de l’article 500… Attendez, 558… 552… 528 ptêtre… Enfin, je ne sais plus, mais bref, d’un de ces articles qui stipule que l’animal est un bien meuble.

J’ai ensuite disserté sur les pauvres militantes de l’association américaine PETA (leur SPA, mais façon échappée de gaz intestinaux à l’imparfait) qui se font sortir des défilés de haute couture (lorsqu’elles tentent de monter sur des podiums pour protester contre l’emploi des fourrures) par des gros agents de sécurité qui se considèrent sur un terrain football américain, dans leur poste de linebacker :

Action 1 : le running back de l’équipe adverse (la fille de chez PETA) se lève de son siège alors que le défilé est commencé. Elle commence d’avancer dans les lignes adverses.

Action 2 : elle passe le premier rideau des defensive ends (les autres spectatrices du défilé) et des denfesive tackles (les photographes et journalistes).

Action 3 : le linebacker du second rideau défensif (notre aimable responsable du service d’ordre), un mètre quatre-vingt-treize, cent dix kilos,  remarque l’offensive et court dans la direction opposée à celle de la fille de chez PETA, qui est toute nu sous son manteau, parce que c’est leur marque de revendication.

Action 4 : grâce à sa position reculée, le linebacker est sont le mieux placé pour plaquer la running back, qui est sur le point d’être tout à fait à poil.

Action 5 : la running back, sous l’effet de la poussée, recule de sept mètres, pendant que les defensive ends qui ont assisté à la scène commencent : « har har har ce qu’elle s’est pris dans la tronche ! » 

Action 5 : les cornerbacks et les safeties (les collègues en troisième ligne du linebacker) évacuent la donzelle. Le défilé continue comme si rien ne s’était passé. L’honneur de la mode est sauf.

 

            Oh et puis, comme je ne suis pas à une anecdote près, j’ai agrémenté ma copie en rappelant les faits de gloire de certains animaux qui leur ont valu une Dickin' Medal

 

*

 

Il y a les « mini-succès ». Un peu comme les mini-friandises, qui calme notre gourmandise juste assez pour la frustrer davantage, ou les mini-légumes, qui calent une petite faim mais alors, vraiment toute petite.

Mini-succès donc vendredi 11, lorsqu’aux alentours de 11h.30, mon directeur de stage (qui n’est autre que le grand patron du Développement Culturel de Clermont Communauté, que je surnomme Herr RrrrRr, pour le plaisir des allitérations de ses initiales), m’annonce, en lisant une de mes productions écrites sur les fouilles archéologiques préventives :

« J*, c’est exactement ce que je voulais. »

…Juste après avoir déclaré, quelques minutes plus tôt, en désignant ledit document :

« Vous savez que ça, vous pourriez bien le vendre. »

(Genre, tout le reste qui n’est pas ça, c’est de la m… ça ne vaut pas grand-chose.  Oh bon, allez, je plaisante, tout le monde n’est pas sensé connaître le futur succès interstellaire que seront les Fragments.)

 

            Comme finalement, le week-end s’annonçait bien, j’ai décidé d’aller voir ailleurs si j’y étais, et donc, je confirme, j’y étais –  à Grenoble. Je suis allé bousculer l’emploi du temps tranquille (voire, morne) de Jtf pour visiter cette jolie ville, au sujet de laquelle je n’ai cessé de m’exclamer : « Oh ! Ah ! Oh !... Toutes ces montagnes !... » Jolie ville donc, que nous avons joyeusement parcourue, pour visiter mais surtout, pour trouver un restaurant. Après un repas pantagruélique, copieusement arrosé, il a s’agit de rentrer chez lui pour se changer, pour ensuite aller faire les belles-de-nuit dans quelque lieu interlope (bof). Entre-temps, j'ai appelé Pierre, puisqu’il faisait partie des 3 077 000 téléspectateurs de l’Eurovision ; j’étais donc certain d’avoir les résultats de la France, dont l’antépénultième résultat ne m’a pas plus déconfit que ça. (A propos, Pierre, mes excuses pour nos discours particulièrement peu sobres, mais enfin, je crois me souvenir qu’on a quand même bien rigolé).

Dimanche matin nous nous somme levés la tête un peu lourde, lourdeur dûe notamment au Beaumes-de-Venise et autres boissons, mais que nous avons dissoute dans un grand verre d’eau qui pique le nez à cause du cachet qui fait pshitt.

 

Le teint frais, nous sommes allés au musée de l’ancien évêché, tout à fait remarquable, pour voir notamment l’expo temporaire consacrée à Henriette Gröll. Temporaire et finalement, un peu décevante – alors, séance de rattrapage au musée de la ville qui proposait lui une expo sur Juan Muñoz, Munõz… M… Attendez, non, Muñoz, oui, c’est ça. Un sculpteur-dessinateur-peintre, bref un artiste moderne qui sait tout et rien faire, et qui en fait profiter le reste du monde (n’ayons pas peur d’ériger quelques stéréotypes). Néanmoins, quelques œuvres m’ont marqué, et je ne crains pas de dire que j’ai apprécié certaines autres.

 

Puis nous avons déjeuné léger, disserter sur l’état du monde du point de vue en se demandant ce qu’en diraient Locke et Hume, s’ils avaient été vivants. Nan, bon, ok, on s’est contenté de commenter la décoration du restaurant et son menu.

Et puis il m’a bien fallu rentrer, parce que lundi matin, hop, stage.

 

 

Alors voilà, la semaine a commencé, hein.

 

J*

 

 

P.-Sc. : The days are just packed est le titre d’un album de Calvin & Hobbes, par Bill Watterson. En titrant ainsi je m’apprêtais surtout à parler de l’élection présidentielle et de notre volonté, à J~ et moi, de quitter ce pays qui sait être si déplaisant parfois. Destinations prévues : Rome et Berlin.

D’autres idées ?

samedi, 14 avril 2007

Ceux qui m'aiment prendront le train


*Chronique à retardement*

 

J

e n’ai pas l’intention de vous parler du film qui porte ce titre ; j’en garde un souvenir bien imprécis, sinon celui de Vincent Pérez qui explique, avec amusement, comment l’on procède pour opérer un monsieur qui se sentirait plus à l’aise en dame. Ce titre, parce que je l’aime bien, mais aussi parce que je vous écris encore une fois d’un train.

 

Le train est un monde à part qui reproduit, le temps d’un voyage, les situations du dehors, et dont il accentue les contrastes. Ici comme ailleurs il y a les argentés, les moins argentés, les passe-droits, les gentils, les laids, les polis, les discourtois, les puits de science et les truffes. Dans quelques mètres carrés se lisent de belles histoires, se défont d’autres en non-dits, des couples se disputent ; certains se bavent dessus et tout à coup, interdits, surpris, réveillés en sursaut par le contrôleur qui annonce une gare et le temps d’arrêt, s’assurent que personne n’a remarqué les saliveuses traces de leur petit somme. Une vieille dame lit Match, une autre derrière elle a posé son livre et regarde par la fenêtre se dérouler le paysage maussade, éclairé d’un temps gris.

Je connais cette femme, me suis-je dit subitement. Et puis non, je l’ai prise pour une autre – mais moi, m’a-t-elle d’abord reconnu puis à son tour confondu avec un autre ? Elle m’a regardé un moment – peut-être parce que je la regardais – et au moment où elle commençait à sourire, s’est arrêtée.

« Nous vous rappelons que vos bagages doivent être étiquetés, ou ils seront considérés, dans le cas contraire, comme abandonnés. » Puis dynamités, aussi ? Sans blague, un terroriste n’aurait pas le bon goût de faire un attentat en première !...

 

Le train est un monde à part disais-je ; celui également des coïncidences aiguës. Je dis aiguës comme j’aurais pu dire « les plus manifestes ». Quand on tombe par hasard sur quelqu’un en ville – et je vous parle de n’importe quelle ville, qu’elle soit de la taille de Rome ou de Moulins – on dit volontiers que le monde est petit. Mais dans un train, qui est un monde encore plus petit, et dont finalement la taille n’est réduite qu’en raison de contingences géographiques (« là je vais, ici je pars, où reviens-je ? Ailleurs encore. Proche et loin »), on ne peut pas dire que le monde est encore plus petit. Il ne nous reste plus qu’à tolérer la coïncidence, de celles dont on voudrait se dépêtrer parfois parce qu’elles nourrissent nos incertitudes et fêlent nos convictions. Mais bref, dans ce monde des coïncidences aiguës, on voit sur des quais – dernier moment de l’immobile – ou dans des wagons – règne instable de la linéarité – des gens qu’on n’imaginait pas là à ce moment. Exemple donc : alors que je bouquinais tranquillement, le train s’est arrêté en gare de Vichy. Vous me direz, ce n’est pas parce qu’on a un passé douloureux comme une verrue sur la fesse qu’on n’a pas le droit d’avoir une gare. Arrêt à Vichy à donc et là, qui vois-je sur le quai ? Mme et M. C. ; et qui surgit dans ma voiture ? Les mêmes, dans l’ordre d’apparition inverse.

Cela fait davantage sens, je présume, si je vous explique que Mme C. était ma prof de Français et Latin en seconde et M. C., son regrettable époux (d’où l’initiale commune) et rien de moins que le proviseur de l’établissement ou Mme son épouse sévissait ; tâchant ainsi, sans parcimonie, de brimer mes élans de futur écrivain à succès (mais si), et par de consciencieux efforts, de me désapprendre le peu de Latin qui, quoique fortuitement, avait pénétré mon esprit embrumé par certains drames de l’adolescence dont vous me permettrez, je vous prie, pour cette fois, de vous faire grâce.

Ainsi donc ils sont montés et, dans une suffocante indistinction, ont prié une dame de regagner sa place initiale afin qu’ils puissent tous deux, dans l’harmonie d’une idylle chez Botero, étendre ou plutôt, répandre leurs membres gras dans les confortables sièges de première classe au sujet de laquelle je pensai ( en changeant rapidement de place afin de m’épargner leur spectacle jusqu’à la fin du voyage) qu’elle était encore trop bon marché pour qu’eux-même se permettent d’y voyager, à deux, en heure de pointe.

 

*

 

            Peut-être regretterez-vous, amis lecteurs, cette rupture de l’écriture. Je vous avoue que cette première partie date d’un précédent voyage vers Paris, mais qu’il introduit parfaitement mon nouveau propos car oui, aujourd’hui 6 avril, je vous écris une nouvelle fois d’un train – qui va une nouvelle fois à Paris.

Nouvelle coïncidence aiguë, car alors que le train s’arrêtait à Moulins – me replongeant quelques instants dans une nostalgie mamieportoïenne, douloureusement accrue par ma présence dans cette gare – je vis monter Mme V.-V. dans ma voiture. Après un premier passage à vide, je l’ai interceptée tel le quaterback alors qu’elle regagnait sa place avec sa valise. Extraits en résumé :

« Ah ! Oh ! Bonjour ! Comment allez-vous ? Quelle surprise !... Comment s’est finie votre conférence la semaine dernière ?... …j’ai été désolée de partir avant mais j’avais cet autre colloque, vous savez… …et vous allez à Paris ? Oh, Praxitèle ? J’irai bientôt j’espère. …Moi ? Je pars en Libye, sur un chantier de fouilles à Leptis Magna… Oui, la ville de Septime Sévère. Je voulais y aller depuis que je suis adolescente. …non, quinze jours, c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai repoussé votre examen. D’ailleurs je voulais vous avertir, mais le secrétariat du troisième cycle était fermé ; je crois qu’on devait commencer à 8h., n’est-ce pas ? Je devrais m’interrompre à 10h., j’ai une réunion avec le doyen. Mais on peut reprendre à 13h. ; je vous laisse avertir vos camarades, alors ? …Ah, Praxitèle. Vous me raconterez. …Oui, j’ai appris que la Grèce avait fait de la rétention d’œuvres… Oh oui au Grand Palais j’avais vu l’expo sur l’Egypte, mais bof. Ce n’est pas trop ma période : ça ne m’intéresse qu’à partir des Ptolémées… …oui, les biens nationaux ? …Ah oui, les archives départementales ne sont pas toujours lisibles, c’est certain. Mais que voulez-vous… Mais enfin oui, vous travaillez bien comme vous l’entendez… …Merci, vous aussi ! »

 

            Pour le coup c’est Marie, avec qui je travaille sur les biens nationaux, qui va être contente, puisque notre estimée professeur de droit de la propriété nous autorise à changer sa méthode de travail pour faire… « comme on l’entend ».

 

*

 

« Je suis allé avec Arman chez Warhol. »

Il y a des phrases, comme celle-là, qui laissent une impression bizarre. Celle-ci est de Martial Raysse dans une lettre qu’il adresse au critique d’art Pierre Restany, l’insupportable Pierre Restany, qui s’était imaginé tromper l’histoire en modelant le groupe des Nouveaux réalistes – je parle bien sûr de la rétrospective qui a lieu en ce moment sur ces artistes au Grand Palais. Ils y sont tous, originaires et nouveaux arrivants, sécessionnistes et fidèles absolus. Je vous encourage à vous faire une impression sur leur expression. Il y a dans mon idée comme la trace exacte d’un temps, révolu aussitôt qu’il est expliqué, accompli aussitôt qu’il est exploité – figé, comme dans les tableaux-pièges de Spoerri ou les objets familiers recouverts d’Albuplast par Dietman. Quand j’écris Albuplast, je repense à MP qui employait ce nom de vieille (?) marque pour parler de pansements ou de ce que l’on appelle désormais le Scotch.

            J’ai rêvé d’elle cette nuit – le rêve nous fait si cruellement rejoindre la réalité. Nous étions tous à Moulins, chez elle. Repas de famille, probablement. Et quelqu’un disait : « C’est fou de s’imaginer qu’elle va mourir dans un mois, elle a l’air très bien. » Il y avait là comme une vérité impalpable, comme les objets d’Arman, figés dans la cire, comme les compressions de César – là, mais autrement. Ici, mais différemment. Les choses sont, mais leur existence ne vaut plus pour l’usage, l’habitude, le quotidien du réel, mais pour le fixé, installé, définitif, admirable souvenir, témoignage précieux.

 

(J’aimerai ici m’interrompre pour écrire quelque chose de drôle ou prophétique, de délicieusement morbide ou d’élégamment scabreux ; « si on avait des dates prévisibles pour nos morts, on prendrait nos dispositions pour le taxidermiste, le coiffeur et le fleuriste » ; « nous sommes indignes du temps qu’il nous reste à jouer » ; « le mot seul est une ascèse ou un espoir fou, qu’on l’écoute ou le prononce ». Mais non. Concluons en remarquant que si Raysse est allé chez Warhol, le second n’est probablement pas resté insensible aux charmes du premier…)

 

« Tout propos est hors de propos », pour reprendre une expression de Mme M., ma prof d’histoire de l’Art, le 7 mars à 17h.06. D’ailleurs tiens, j’ai également rêvé que Maud avait 22,5/20 dans cette matière. J’étais affreusement jaloux mais en même temps, très content pour elle car dans mon rêve, assurément, elle méritait cette note.

Et puis éveil.

 

            Dans les expositions à voir à Paris, je vous conseille également Pascin, au Musée Maillol, jusqu’au 4 juin. D’ailleurs en allant au Louvre, depuis le Grand Palais, je suis passé aux Tuileries où l’on peut voir deux statues dudit Maillol – voilà qui s’ajoute aux coïncidences, moins aiguë peut-être, (car) moins ferroviaires ; puisque Maillol détestait Praxitèle, il parlait de statues faites dans du savon, « je trouve ça dégoûtant », aurait-il même dit.

Pour conclure sur le sujet, j’ai envoyé à quelqu’un une carte de l’expo sur les nouveaux réalistes – une affiche lacérée de Villeglé – avec un timbre d’une série Antiquité, éditée par la Poste depuis quelques temps. Et quelle antiquité, comme de par hasard ? Une copie de la Vénus de Cnide, de Praxitèle.

 

*

 

Il y eut d’autres coïncidences, ces jours-ci. Sur Saint-John Perse, West Side Story. D’autres encore. Un pique-nique en hauteur. Une caisse de vieux bouquins que mon père a rapportée d’une vente aux enchères. Et cet air, qui me monte aux oreilles….

 

J*

mardi, 20 mars 2007

Si riccorda il sig. Dupont ?

Vous souvenez-vous de M. Dupont ?

M. Dupont a pour habitude de se poser des questions existentielles en ouvrant les yeux le matin, qui lui sont dictées soit par la conscience du monde qui l'atteinte au réveil, soit par les bribes de rêve qui lui parviennent encore lorsqu'il s'étire, et bâille, et attend du matin ses émulsions temporelles. (Il ne sait pas ce qu'il tente de dire par « émulsions temporelles » mais trouve l'expression jolie, alors pourquoi ne pas la garder?).

En rêvant de ces arbres qui poussent dans des écrans de veille d'ordinateur, M. Dupont s'est posé la question de savoir s'il n'était pas lui-même un simulacre de vie, préconçue pour pousser, atteindre des proportions fictives, des contours programmés, se développer dans des mesures crues indépendantes, mais finalement contingentées.

Dupont s'est levé avec l'idée que les pas qu'il ferait pour aller jusqu'à la salle de bain, pour aller jusqu'à la cuisine, pour finir au dressing, n'étaient peut-être que des séries de 0 et 1 encodés, et que sa propre image dans le miroir ne serait qu'un reflet ASCII, composé de lettres et symboles typographiques formant des pixels, des points Benday, et finalement l'illusion de sa chair et des ombres qui la marquent.

« Bienvenue dans votre vie artificielle, M. American - Standard - Code - for - Information - Interchange Dupont », lui dirait son ordinateur qu'il allumerait. Un ordinateur dans la vie d'un être artificiel, voilà qui ressemblait à une plaisante mise en abîme.


Pourtant M. Dupont est « in the pink of health », comme disait une vieille amie qu'il avait vue récemment à Berlin. In the pink of health certes, en parfaite santé, mais in the pink tout court, à la mode, la mode du chasseur, du chasseur anglais, anglais au dix-huitième siècle, qui porte des vestes rouges, des vestes rouges coupées par Thomas Pink ? M. Dupont est-il un chasseur ? M. Dupont court après le temps, comme tout le monde, comme tous les autres Dupont. Mais de là à le chasser, il y a un fossé à franchir, et pas seulement de 0 et de 1.

Alors oui, pourquoi pas, M. ASCII Dupont est in the pink, quoique sur la corde raide, et il se demande si ce quand il se rase, ce ne sont pas des apostrophes, des tildes et des points virgules qui tombent lorsqu'il passe son rasoir sous l'eau.

Dupont reste fermement convaincu que si tout le monde était aussi peu compliqué que lui, tout deviendrait fatalement plus simple. Même s'il y a un effet vicieux à tout exprimer en 0 et 1 : c'est qu'il faut en connaître toutes combinaisons pour comprendre ce qu'il signifient dans leur succession. Au final, il ne trouve pas si mal que ayons le choix d'aller de 0 à 9, et de A à Z, même si dans son rapport à l'éternel, il est bien persuadé que dans cent ans, les pictogrammes remplaceront le langage écrit et que dans mille, les idéogrammes expliqueront les nouveaux pictogrammes. Et finalement, si tout s'explique en signes, M. Dupont ne verrait pas d'inconvénient à ce qu'on retente une tour de Babel, encore qu'en terme d'immédiateté, on crie moins facilement un idéogramme que « attention ! ».


Mauvaise idée, les idéogrammes. Non, définitivement, M. Dupont n'aime pas simplifier. Et quitte à rêver sa propre existence, autant lui donner la complexité de ses rêves, et la simplicité de ces interprétations. Tout est dans le peut-être, et sa vie comme dix autres, ou dix fois dix autres, ou dix fois dix fois dix fois... Dix autres, sera nettoyée par une lame de fond conditionnelle.


Tout ceci est bien abscons, se dit M. Dupont en s'habillant. Si mes habits ne sont qu'une hypothèse, autant emprunter les neufs de l'Empereur. Et ainsi, je serai soit fou, soit révélé. Dans l'intégrité d'un nouveau langage, je serai soit enfermé, soit peint parmi les prophètes et sibylles d'une glorieuse chapelle.


Et pour conclure, M. Dupont noua sa cravate, adressa quelques politesses à sa voisine qu'il croisa en sortant de l'immeuble. Un chaud soleil, même qu'il fut chaud par programmation physique, brilla sur la journée bien encodée de la vie artificielle de M. Dupont.


J*

dimanche, 11 février 2007

...

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Ce n’est pas facile de vous parler aujourd’hui. Ce n’est pas facile de parler au nom de tous, sans penser rien qu’à soi, parce qu’aujourd’hui, si nous sommes tous unis par des sentiments proches, nous avons tous l’impression sinon d’avoir été uniques pour Thérèse Christol, du moins d’avoir partagé avec elle, à un moment donné, dans un lieu particulier, de près ou de loin, quelque chose de précis qui nous l’a rendue, elle, si spéciale.

 

Je pourrais donner beaucoup d’exemples, nous en avons tous en tête, de toutes les époques, pour toutes les occasions. Des fêtes, des instants simples, ou de durs moments, aussi. Mère-Grand – permettez-moi de l’appeler ainsi – avait l’habitude d’être partout, surtout où on ne l’attendait pas, de parler pendant le silence, de chanter à tue-tête « j’aime la purée Mousseline », de massacrer la grammaire, d’inventer le vocabulaire selon ses besoins. Elle s’était créé son propre dictionnaire, sans ponctuation et où, parfois, les prénoms s’interchangeaient, les dates se brouillaient – et tout se réordonnait en une logique implacable qui lui permettait, dans la même phrase, de parler des fleurs qu’elle s’était offertes la veille, de sa coiffeuse, des chats des voisins, du beau temps ou de la soupe qu’elle s’était faite et « d’ailleurs tiens, je suis passée devant le lycée Banville ce matin, ça m’a fait penser à tes oncles quand ils avaient ton âge, et puis j’ai trouvé un cadre pour mettre l’aquarelle de Lili et ta mère ma appelé hier, elle était encore au téléphone en voiture. »

Vous voyez sûrement ce que je veux dire.

 

 

Elle m’a toujours donné l’impression d’avoir passé une existence colorée, parfois tumultueuse, mais jamais morose. Si elle a eu parfois le sentiment d’avoir fait de mauvais choix, elle ne regrettait rien au présent et ne se refusait rien à venir. Elle a, les dernières années de sa vie, vécu comme elle l’a entendu. Sans contrainte. Si le temps ou les événements lui mettaient des barrières, elle partait dans un autre sens, ou elle prenait de l’élan et sautait par-dessus.

Sans vouloir trop exploiter cette image, on peut dire qu’elle bifurquait mieux qu’elle ne se rattrapait. S’il existait, elle aurait pu davantage postuler pour le titre olympique du plus grand nombre de chutes spectaculaires sans fractures que pour celui de saut en hauteur ou en longueur. Cela vaut au sens propre comme au figuré. Car elle a souffert dans sa chair, et dans son cœur, mais elle s’est toujours relevée.

 

Mamie, lors de son soixante-dix-huitième anniversaire, le 19 janvier dernier, était telle que nous l’avons toujours connue : toujours habitée par une énergie dévastatrice, par une mauvaise foi si tenace qu’un simple caprice passait pour la plus ardente volonté. Toujours agacée d’un rien, mais aussi, toujours prête à rire d’un autre rien, un peu innocemment ; résolue à considérer n’importe quelle déclaration comme la plus grande vérité, et n’importe quel serment, comme la plus absolue philosophie.

 

Toujours prompte à aimer, elle pouvait instinctivement oublier ce qui devait l’être ; et elle parvenait à exprimer, sans forcément trouver les mots justes, quelque chose de sincère. Elle s’émerveillait d’un rayon de soleil, elle attendait qu’il se couche, et après avoir fait un tour de jardin, elle rentrait en frissonnant et elle disait, les yeux un peu humides, « on est bien ici ».

Quand elle commençait un ouvrage, elle pensait au suivant ; elle exploitait chaque idée, épuisait les couleurs, s’éreintait à être toujours en avance, à la recherche du détail, en ébullition constante.

 

Ce n’est pas facile de vous parler aujourd’hui. Ce n’est pas facile de reprocher à un être cher d’avoir eu, une dernière fois, trop d’avance.

 

Vendredi dernier, comme tous les vendredis, c’était le marché. Elle aurait acheté un bouquet de mimosa et aurait déploré « ça se fane vite mais ça sent tellement bon », elle serait passée devant le Grand Café et aurait déclaré « ils font brasserie, ils ont un beau menu, un jour si j’osais, j’irais y manger un midi ». Et puis elle aurait acheté une pelote de laine, dit bonjour à Madame Quelquechose, salué de loin Madame Autrechose ; elle aurait fait vrombir son tank en sortant de Monoprix en se disant que quand même, ce serait mieux avec la direction assistée et elle aurait regardé avec un air amusé ce vieux monsieur barbu qui erre en ville. « Je t’ai déjà dit que c’était un comptable à ton grand-père ? »

(Oui tu me l’as déjà dit, et j’aurais voulu que tu me le redises encore.)

 

Mais vendredi dernier, Mamie ne s’est pas réveillée. On vous répètera qu’elle se sentait fatiguée ces derniers temps, qu’elle n’aimait pas l’hiver, qu’elle se languissait du printemps. On reprendra ses mots, on l’entendra nous dire : « je ne veux pas vivre vieille, ça ne m’amusera pas. Je veux mourir dans mon lit et laisser les gens tranquilles. »

Tout ça, c’est vrai. Mais j’aimerai juste qu’on se dise, que vendredi dernier comme les autres jours, elle voulait prendre de l’avance, nous faire une surprise. D’ailleurs, elle y pense encore, et elle a, sur ses lèvres closes, ce petit sourire que nous lui connaissons, ce petit sourire qui sait déjà.

 

J*