dimanche, 11 février 2007
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Ce n’est pas facile de vous parler aujourd’hui. Ce n’est pas facile de parler au nom de tous, sans penser rien qu’à soi, parce qu’aujourd’hui, si nous sommes tous unis par des sentiments proches, nous avons tous l’impression sinon d’avoir été uniques pour Thérèse Christol, du moins d’avoir partagé avec elle, à un moment donné, dans un lieu particulier, de près ou de loin, quelque chose de précis qui nous l’a rendue, elle, si spéciale.
Je pourrais donner beaucoup d’exemples, nous en avons tous en tête, de toutes les époques, pour toutes les occasions. Des fêtes, des instants simples, ou de durs moments, aussi. Mère-Grand – permettez-moi de l’appeler ainsi – avait l’habitude d’être partout, surtout où on ne l’attendait pas, de parler pendant le silence, de chanter à tue-tête « j’aime la purée Mousseline », de massacrer la grammaire, d’inventer le vocabulaire selon ses besoins. Elle s’était créé son propre dictionnaire, sans ponctuation et où, parfois, les prénoms s’interchangeaient, les dates se brouillaient – et tout se réordonnait en une logique implacable qui lui permettait, dans la même phrase, de parler des fleurs qu’elle s’était offertes la veille, de sa coiffeuse, des chats des voisins, du beau temps ou de la soupe qu’elle s’était faite et « d’ailleurs tiens, je suis passée devant le lycée Banville ce matin, ça m’a fait penser à tes oncles quand ils avaient ton âge, et puis j’ai trouvé un cadre pour mettre l’aquarelle de Lili et ta mère ma appelé hier, elle était encore au téléphone en voiture. »
Vous voyez sûrement ce que je veux dire.
Elle m’a toujours donné l’impression d’avoir passé une existence colorée, parfois tumultueuse, mais jamais morose. Si elle a eu parfois le sentiment d’avoir fait de mauvais choix, elle ne regrettait rien au présent et ne se refusait rien à venir. Elle a, les dernières années de sa vie, vécu comme elle l’a entendu. Sans contrainte. Si le temps ou les événements lui mettaient des barrières, elle partait dans un autre sens, ou elle prenait de l’élan et sautait par-dessus.
Sans vouloir trop exploiter cette image, on peut dire qu’elle bifurquait mieux qu’elle ne se rattrapait. S’il existait, elle aurait pu davantage postuler pour le titre olympique du plus grand nombre de chutes spectaculaires sans fractures que pour celui de saut en hauteur ou en longueur. Cela vaut au sens propre comme au figuré. Car elle a souffert dans sa chair, et dans son cœur, mais elle s’est toujours relevée.
Mamie, lors de son soixante-dix-huitième anniversaire, le 19 janvier dernier, était telle que nous l’avons toujours connue : toujours habitée par une énergie dévastatrice, par une mauvaise foi si tenace qu’un simple caprice passait pour la plus ardente volonté. Toujours agacée d’un rien, mais aussi, toujours prête à rire d’un autre rien, un peu innocemment ; résolue à considérer n’importe quelle déclaration comme la plus grande vérité, et n’importe quel serment, comme la plus absolue philosophie.
Toujours prompte à aimer, elle pouvait instinctivement oublier ce qui devait l’être ; et elle parvenait à exprimer, sans forcément trouver les mots justes, quelque chose de sincère. Elle s’émerveillait d’un rayon de soleil, elle attendait qu’il se couche, et après avoir fait un tour de jardin, elle rentrait en frissonnant et elle disait, les yeux un peu humides, « on est bien ici ».
Quand elle commençait un ouvrage, elle pensait au suivant ; elle exploitait chaque idée, épuisait les couleurs, s’éreintait à être toujours en avance, à la recherche du détail, en ébullition constante.
Ce n’est pas facile de vous parler aujourd’hui. Ce n’est pas facile de reprocher à un être cher d’avoir eu, une dernière fois, trop d’avance.
Vendredi dernier, comme tous les vendredis, c’était le marché. Elle aurait acheté un bouquet de mimosa et aurait déploré « ça se fane vite mais ça sent tellement bon », elle serait passée devant le Grand Café et aurait déclaré « ils font brasserie, ils ont un beau menu, un jour si j’osais, j’irais y manger un midi ». Et puis elle aurait acheté une pelote de laine, dit bonjour à Madame Quelquechose, salué de loin Madame Autrechose ; elle aurait fait vrombir son tank en sortant de Monoprix en se disant que quand même, ce serait mieux avec la direction assistée et elle aurait regardé avec un air amusé ce vieux monsieur barbu qui erre en ville. « Je t’ai déjà dit que c’était un comptable à ton grand-père ? »
(Oui tu me l’as déjà dit, et j’aurais voulu que tu me le redises encore.)
Mais vendredi dernier, Mamie ne s’est pas réveillée. On vous répètera qu’elle se sentait fatiguée ces derniers temps, qu’elle n’aimait pas l’hiver, qu’elle se languissait du printemps. On reprendra ses mots, on l’entendra nous dire : « je ne veux pas vivre vieille, ça ne m’amusera pas. Je veux mourir dans mon lit et laisser les gens tranquilles. »
Tout ça, c’est vrai. Mais j’aimerai juste qu’on se dise, que vendredi dernier comme les autres jours, elle voulait prendre de l’avance, nous faire une surprise. D’ailleurs, elle y pense encore, et elle a, sur ses lèvres closes, ce petit sourire que nous lui connaissons, ce petit sourire qui sait déjà.
J*
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