samedi, 14 avril 2007

Ceux qui m'aiment prendront le train


*Chronique à retardement*

 

J

e n’ai pas l’intention de vous parler du film qui porte ce titre ; j’en garde un souvenir bien imprécis, sinon celui de Vincent Pérez qui explique, avec amusement, comment l’on procède pour opérer un monsieur qui se sentirait plus à l’aise en dame. Ce titre, parce que je l’aime bien, mais aussi parce que je vous écris encore une fois d’un train.

 

Le train est un monde à part qui reproduit, le temps d’un voyage, les situations du dehors, et dont il accentue les contrastes. Ici comme ailleurs il y a les argentés, les moins argentés, les passe-droits, les gentils, les laids, les polis, les discourtois, les puits de science et les truffes. Dans quelques mètres carrés se lisent de belles histoires, se défont d’autres en non-dits, des couples se disputent ; certains se bavent dessus et tout à coup, interdits, surpris, réveillés en sursaut par le contrôleur qui annonce une gare et le temps d’arrêt, s’assurent que personne n’a remarqué les saliveuses traces de leur petit somme. Une vieille dame lit Match, une autre derrière elle a posé son livre et regarde par la fenêtre se dérouler le paysage maussade, éclairé d’un temps gris.

Je connais cette femme, me suis-je dit subitement. Et puis non, je l’ai prise pour une autre – mais moi, m’a-t-elle d’abord reconnu puis à son tour confondu avec un autre ? Elle m’a regardé un moment – peut-être parce que je la regardais – et au moment où elle commençait à sourire, s’est arrêtée.

« Nous vous rappelons que vos bagages doivent être étiquetés, ou ils seront considérés, dans le cas contraire, comme abandonnés. » Puis dynamités, aussi ? Sans blague, un terroriste n’aurait pas le bon goût de faire un attentat en première !...

 

Le train est un monde à part disais-je ; celui également des coïncidences aiguës. Je dis aiguës comme j’aurais pu dire « les plus manifestes ». Quand on tombe par hasard sur quelqu’un en ville – et je vous parle de n’importe quelle ville, qu’elle soit de la taille de Rome ou de Moulins – on dit volontiers que le monde est petit. Mais dans un train, qui est un monde encore plus petit, et dont finalement la taille n’est réduite qu’en raison de contingences géographiques (« là je vais, ici je pars, où reviens-je ? Ailleurs encore. Proche et loin »), on ne peut pas dire que le monde est encore plus petit. Il ne nous reste plus qu’à tolérer la coïncidence, de celles dont on voudrait se dépêtrer parfois parce qu’elles nourrissent nos incertitudes et fêlent nos convictions. Mais bref, dans ce monde des coïncidences aiguës, on voit sur des quais – dernier moment de l’immobile – ou dans des wagons – règne instable de la linéarité – des gens qu’on n’imaginait pas là à ce moment. Exemple donc : alors que je bouquinais tranquillement, le train s’est arrêté en gare de Vichy. Vous me direz, ce n’est pas parce qu’on a un passé douloureux comme une verrue sur la fesse qu’on n’a pas le droit d’avoir une gare. Arrêt à Vichy à donc et là, qui vois-je sur le quai ? Mme et M. C. ; et qui surgit dans ma voiture ? Les mêmes, dans l’ordre d’apparition inverse.

Cela fait davantage sens, je présume, si je vous explique que Mme C. était ma prof de Français et Latin en seconde et M. C., son regrettable époux (d’où l’initiale commune) et rien de moins que le proviseur de l’établissement ou Mme son épouse sévissait ; tâchant ainsi, sans parcimonie, de brimer mes élans de futur écrivain à succès (mais si), et par de consciencieux efforts, de me désapprendre le peu de Latin qui, quoique fortuitement, avait pénétré mon esprit embrumé par certains drames de l’adolescence dont vous me permettrez, je vous prie, pour cette fois, de vous faire grâce.

Ainsi donc ils sont montés et, dans une suffocante indistinction, ont prié une dame de regagner sa place initiale afin qu’ils puissent tous deux, dans l’harmonie d’une idylle chez Botero, étendre ou plutôt, répandre leurs membres gras dans les confortables sièges de première classe au sujet de laquelle je pensai ( en changeant rapidement de place afin de m’épargner leur spectacle jusqu’à la fin du voyage) qu’elle était encore trop bon marché pour qu’eux-même se permettent d’y voyager, à deux, en heure de pointe.

 

*

 

            Peut-être regretterez-vous, amis lecteurs, cette rupture de l’écriture. Je vous avoue que cette première partie date d’un précédent voyage vers Paris, mais qu’il introduit parfaitement mon nouveau propos car oui, aujourd’hui 6 avril, je vous écris une nouvelle fois d’un train – qui va une nouvelle fois à Paris.

Nouvelle coïncidence aiguë, car alors que le train s’arrêtait à Moulins – me replongeant quelques instants dans une nostalgie mamieportoïenne, douloureusement accrue par ma présence dans cette gare – je vis monter Mme V.-V. dans ma voiture. Après un premier passage à vide, je l’ai interceptée tel le quaterback alors qu’elle regagnait sa place avec sa valise. Extraits en résumé :

« Ah ! Oh ! Bonjour ! Comment allez-vous ? Quelle surprise !... Comment s’est finie votre conférence la semaine dernière ?... …j’ai été désolée de partir avant mais j’avais cet autre colloque, vous savez… …et vous allez à Paris ? Oh, Praxitèle ? J’irai bientôt j’espère. …Moi ? Je pars en Libye, sur un chantier de fouilles à Leptis Magna… Oui, la ville de Septime Sévère. Je voulais y aller depuis que je suis adolescente. …non, quinze jours, c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai repoussé votre examen. D’ailleurs je voulais vous avertir, mais le secrétariat du troisième cycle était fermé ; je crois qu’on devait commencer à 8h., n’est-ce pas ? Je devrais m’interrompre à 10h., j’ai une réunion avec le doyen. Mais on peut reprendre à 13h. ; je vous laisse avertir vos camarades, alors ? …Ah, Praxitèle. Vous me raconterez. …Oui, j’ai appris que la Grèce avait fait de la rétention d’œuvres… Oh oui au Grand Palais j’avais vu l’expo sur l’Egypte, mais bof. Ce n’est pas trop ma période : ça ne m’intéresse qu’à partir des Ptolémées… …oui, les biens nationaux ? …Ah oui, les archives départementales ne sont pas toujours lisibles, c’est certain. Mais que voulez-vous… Mais enfin oui, vous travaillez bien comme vous l’entendez… …Merci, vous aussi ! »

 

            Pour le coup c’est Marie, avec qui je travaille sur les biens nationaux, qui va être contente, puisque notre estimée professeur de droit de la propriété nous autorise à changer sa méthode de travail pour faire… « comme on l’entend ».

 

*

 

« Je suis allé avec Arman chez Warhol. »

Il y a des phrases, comme celle-là, qui laissent une impression bizarre. Celle-ci est de Martial Raysse dans une lettre qu’il adresse au critique d’art Pierre Restany, l’insupportable Pierre Restany, qui s’était imaginé tromper l’histoire en modelant le groupe des Nouveaux réalistes – je parle bien sûr de la rétrospective qui a lieu en ce moment sur ces artistes au Grand Palais. Ils y sont tous, originaires et nouveaux arrivants, sécessionnistes et fidèles absolus. Je vous encourage à vous faire une impression sur leur expression. Il y a dans mon idée comme la trace exacte d’un temps, révolu aussitôt qu’il est expliqué, accompli aussitôt qu’il est exploité – figé, comme dans les tableaux-pièges de Spoerri ou les objets familiers recouverts d’Albuplast par Dietman. Quand j’écris Albuplast, je repense à MP qui employait ce nom de vieille (?) marque pour parler de pansements ou de ce que l’on appelle désormais le Scotch.

            J’ai rêvé d’elle cette nuit – le rêve nous fait si cruellement rejoindre la réalité. Nous étions tous à Moulins, chez elle. Repas de famille, probablement. Et quelqu’un disait : « C’est fou de s’imaginer qu’elle va mourir dans un mois, elle a l’air très bien. » Il y avait là comme une vérité impalpable, comme les objets d’Arman, figés dans la cire, comme les compressions de César – là, mais autrement. Ici, mais différemment. Les choses sont, mais leur existence ne vaut plus pour l’usage, l’habitude, le quotidien du réel, mais pour le fixé, installé, définitif, admirable souvenir, témoignage précieux.

 

(J’aimerai ici m’interrompre pour écrire quelque chose de drôle ou prophétique, de délicieusement morbide ou d’élégamment scabreux ; « si on avait des dates prévisibles pour nos morts, on prendrait nos dispositions pour le taxidermiste, le coiffeur et le fleuriste » ; « nous sommes indignes du temps qu’il nous reste à jouer » ; « le mot seul est une ascèse ou un espoir fou, qu’on l’écoute ou le prononce ». Mais non. Concluons en remarquant que si Raysse est allé chez Warhol, le second n’est probablement pas resté insensible aux charmes du premier…)

 

« Tout propos est hors de propos », pour reprendre une expression de Mme M., ma prof d’histoire de l’Art, le 7 mars à 17h.06. D’ailleurs tiens, j’ai également rêvé que Maud avait 22,5/20 dans cette matière. J’étais affreusement jaloux mais en même temps, très content pour elle car dans mon rêve, assurément, elle méritait cette note.

Et puis éveil.

 

            Dans les expositions à voir à Paris, je vous conseille également Pascin, au Musée Maillol, jusqu’au 4 juin. D’ailleurs en allant au Louvre, depuis le Grand Palais, je suis passé aux Tuileries où l’on peut voir deux statues dudit Maillol – voilà qui s’ajoute aux coïncidences, moins aiguë peut-être, (car) moins ferroviaires ; puisque Maillol détestait Praxitèle, il parlait de statues faites dans du savon, « je trouve ça dégoûtant », aurait-il même dit.

Pour conclure sur le sujet, j’ai envoyé à quelqu’un une carte de l’expo sur les nouveaux réalistes – une affiche lacérée de Villeglé – avec un timbre d’une série Antiquité, éditée par la Poste depuis quelques temps. Et quelle antiquité, comme de par hasard ? Une copie de la Vénus de Cnide, de Praxitèle.

 

*

 

Il y eut d’autres coïncidences, ces jours-ci. Sur Saint-John Perse, West Side Story. D’autres encore. Un pique-nique en hauteur. Une caisse de vieux bouquins que mon père a rapportée d’une vente aux enchères. Et cet air, qui me monte aux oreilles….

 

J*