dimanche, 19 novembre 2006

10 centimes

medium_Numeriser0006.jpgJe me suis réveillé hier matin avec l’impression que tout était identique au matin précédent. Le gris du ciel clermontois, le noir de la pierre volcanique de mon balcon. Il faisait bon dans l’air, chaud dans mon lit. Les coins de ma bouche étaient un peu secs, ma barbe grattait ; et d’avoir passé quelques heures à dormir sur mon oreille droite avait endolori le cartilage dans lequel, par deux fois, mon piercing s’enfonce et ressort.

 

Contrairement à avant-hier cependant, je me suis réveillé deux fois ; une première vers six heures, la seconde vers huit heures. C’était un exploit que je parvienne à me rendormir à six heures, alors à huit heures, c’était trop demandé. Je me suis assis dans mon lit et j’ai fini la biographie d’Alexandre le Grand écrite par Arthur Weigall. J~ m’avait parlé de syphilis, M. Weigall pense quant à lui que l’empereur susnommé serait mort de la malaria.

 

Rien de fondamentalement dérangeant pour la bonne marche de l’univers, donc.

 

Vendredi matin j’avais cours, hier matin non. Mais j’ai fait la même chose : bouillir de l’eau, passer mon thé, le boire en écoutant la radio ou en bouquinant.

 

Et puis le facteur est passé, je l’ai entendu entrer et sortir de l’immeuble ; la lourde porte a claqué deux fois. Je me suis habillé – car oui, tout ce qui précède s’est réalisé soit nu (lecture) soit très légèrement vêtu (le reste) – et je suis descendu chercher mon courrier. Et la lettre, donc. Sa lettre. Cette lettre dont il m’avait parlé en quelques mots au téléphone, la veille, alors que je lui reprochais son silence des trois derniers jours.

 

 

Ensuite j’ai lu la lettre.

 

Ensuite je suis resté un moment dans le vague, j’ai regardé dehors ; le ciel gris clermontois, la pierre noire de mon balcon. Je me suis levé du tapis sur lequel, sans me rendre compte, je m’étais assis pour lire ; j’ai mis un cd dans mon lecteur dvd non sans m’être demandé, un court moment, si je n’aurais pas mieux fait d’y laisser le dvd Disney treasures retraçant les meilleurs dessins animés de Donald de 1934 à 1938.

J’ai mis la n°6 de Beethoven, en repensant à Sardou. Parce que oui, dans sa dernière chanson, Michel Sardou reprend quelques accords Beethoveeniens pour broder un thème musical assez plat, et soutenir, dans une vaine tentative, des paroles qui ne le sont pas moins. D’ailleurs tiens, la… Euh, chanteuse Nadiya (corrigez si je me trompe dans l’orthographe) a fait la même chose avec du Chopin.

 

Back to basics, oui, mais à la tronçonneuse.

 

Et puis j’ai relu cette lettre, sa lettre, et j’ai dit « non », et puis au paragraphe suivant, « non, c’est pas vrai, comment peut-on se tromper ainsi ? » ; à la deuxième page j’ai douté de lui, à la troisième, de moi. A la fin j’ai vu une coquille avec mon prénom dessus, et une forte lumière placée derrière permettait de voir, très clairement, qu’elle était vide.

 

Je me suis retrouvé dans la douche, à me dire qu’il serait temps de vider un verre d’acide dans les canalisations. Quelqu’un a fait la vaisselle dans ma douche, ou rincé ses pieds après avoir foulé du raisin lors des dernières vendanges, mais quelque chose s’est passé pour que ça pue ainsi, et mes cheveux et poils qui y macèrent ne sont pas seuls responsables.

 

Je ne suis responsable de rien. Je ne suis pas le grand maître du second degré. Je ne suis pas non plus le concepteur de la compréhension globale. Pardon pour les nuances, pardon aussi pour les coins saillants. Je ne suis pas un fondu enchaîné, ni un plan séquence.

 

Parfois je le regrette un peu.

 

C’est ce que je me disais en me demandant, devant mon placard à chaussures. Enfin, je me disais surtout : « Quelles chaussures iront avec cette veste ? », et puis, alors que je réfléchissais devant un amoncellement de semelles avec un air constipé, j’ai remarqué un papier dentelé pris sous le rail de la porte coulissante. C’était deux timbres marronnasse, avec une vieille Marianne dessus ; la même Marianne qui est peinte en blanc et rouge sur la façade d’un grand immeuble de la Poste – et là, ma mémoire me fait défaut, car je ne sais plus si cet immeuble est à Bordeaux ou à Nancy. Je crois que c’est Nancy, mais je ne suis pas certain.

Je me suis demandé s’ils étaient encore valables – et quand bien même ?

 

Et puis Marie m’a appelé.

« Dix-sept fois treize minutes, ça fait combien ?

- Euh (imaginez un euh assez long pour faire le calcul mental, exercice dans lequel j’excelle moins que la rime facile en « poil au nez, yeux, mains, zizi, c… »)… Quelque chose comme trois heures et demie.

- Ah bon alors pour cet après-midi ça va être tendu… Je dois vérifier les chambres des femmes de ménage, elles sont dix-sept, je serai jamais à deux heures au rendez-vous… Je vous tiens au courant ! »

 

Car oui, il était prévu que Marie, Maud, Pauline, Guillaume et moi allions au forum des métiers des arts (quelque chose comme ça) qui se tenait tout le week-end à Vichy. Et puis finalement, voilà, Marie ne pouvait pas venir, alors nous y sommes allés tous les quatre.

Passons sur l’entrée facturée 4€ par le Palais des congrès. Le forum présentait quatre-vingts exposants, du ferronnier d’art en passant par le restaurateur de meubles anciens, potiers, émailleurs, en passant par les inévitables « créatrices » (notez l’insoutenable féminin, rehaussé de guillemets) de pendentifs en point de croix, colliers de perles, etc, etc, et tout est dans le etc.

Bref, le forum avait l’avantage de concentrer des professionnels réputés dans leur catégorie, y compris celle des saloperies bariolées (cf. colliers de perles susmentionnés). Pas de quoi être déçu, mais rien de précisément excitant non plus. Moi, de toute façon, j’étais en train de réfléchir au plan en deux parties que j’emploierai pour ma lettre, ma réponse, à cette lettre, sa lettre, reçue quelques heures.

Mais vais-je seulement lui répondre ? Je ne suis pas très sûr de devoir tout reprendre, point par point, pour m’expliquer, détailler, colorer, nuancer. Ca ne mènera probablement à rien, et je suis un peu fatigué de brasser de l’air pour la gloire d’écrire au kilomètre. C’est fini, les lettres de cinquante-huit pages. Ma performance pourrait tenir au simple silence que je suis parfois incapable de maintenir, pour mon propre bien, ou de briser quand justement, on le relève.

 

Peut-être que ce sont ses amies, qui m’ont vu une heure, qui ont raison. Peut-être qu’on avait rien à faire ensemble. Ou peut-être que si – peut-être, simplement, que ce sont ses amies qui ne me convenaient pas. Quand je suis trop jovial, on dit que j’en fais des tonnes. Quand je suis pondéré, on dit que je manque de spontanéité. Quand je parle de sujets sérieux, on dit que j’intellectualise. Quand je fais le con, on dit qu’on n’arrivera jamais à rien avec un type aussi peu posé.

            Quand je donne tout, on ne prend rien ; quand je n’ai rien à proposer, on me vole ce qu’on peut – quand je suis dans ma coquille, on veut m’en extirper ou quand j’en sors, on fait passer la lumière au travers pour me faire croire qu’elle est vide. Encore une fois.

 

Je suis celui qu’on lit, mais je n’écris pas tout le temps. Je suis celui qu’on écoute, mais il faut aussi apprécier mon silence. Je passe mon temps à dire que je le perds, le doute me massacre. Mes hallus ont repris la semaine dernière. Rauschenberg colle, mes pensées décollent. Le Tercian me provoque. Titien serait prébaroque.

 

Ici commence où tout finit.

 

J*